Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRUXELLES/Bozar se penche sur l'histoire de la nature morte espagnole

Crédits: Bozar, Bruxelles 2018

Ce fut longtemps un genre mineur. Apparue simultanément dans nombre de pays à la fin du XVIe siècle, la nature morte se situait tout en bas de l'échelle académique. Elle n'exigeait du peintre aucune imagination, comme les grandes compositions religieuses ou mythologiques. L'artiste n'avait même pas besoin de saisir la ressemblance d'un client capricieux. Il lui suffisait de reproduire les choses inanimées qu'il avait sous ses yeux. Notons cependant qu'en Hollande comme en Espagne, la nature morte pouvait au XVIIe siècle comporter un élément religieux. Vanité, tout est vanité! Les métaphysiques protestante et catholique de la montre, du crâne et de la rose s'unissaient pour une fois dans une morale chrétienne commune. 

C'est le «bodegón» hispanique qui fait aujourd'hui l'objet d'une grande exposition de Bozar à Bruxelles. Il ne s'agit pas d'une manifestation apportée sur un plateau par un pays européen, comme les choses arrivent souvent dans la capitale belge. Angel Aterida s'est chargé de rassembler des œuvres allant de 1590 environ à aujourd'hui. Il y bien sûr peu compter sur de nombreux prêts espagnols, dont ceux du Prado. Mais le commissaire s'est aussi abreuvé à d'autres sources. Sur les cartels, le visiteur peut ainsi lire comme lieux d'origine San Diego, Berlin, Lisbonne, York (et non pas New York), le Louvre ou les Offices. Le privé s'est vu sollicité tout comme le public. Bref, il y a un gros travail d’organisation derrière «La nature morte espagnole». Il faut aussi dire que le thème n'est pas courant pour une exposition internationale.

A l'origine, une taverne

C'est sans doute à Tolède que le «bodegón» est apparu dans une Espagne alors très périphérique, pour ne pas dire provinciale. Pourquoi «bodegón»? Le mot désigne à l'origine une gargote. Un lieu où l'on boit et où l'on mange. Ce type de peinture regroupe donc initialement des aliments posés sur une table. Notons qu'en Espagne la plupart pendent (du plafond?) par une ficelle. L'artiste arrange bien sûr les choses. Il compose. C'est ainsi que Sanchez Cotán (1560-1627), le premier grand représentant du genre, propose des quartiers de melon et des cardons, ou alors un chou et un cornichon, subtilement agencés. Il s'agit toujours de légumes et de fruits humbles, même si ce type de peinture s'adressait bien sûr à la clientèle riche et noble. 

Les choses vont se compliquer aux XVIIe et XVIIIe siècle. Il y a même, comme partout ailleurs en Europe, l'apparition de quelques personnages humains et, comme nous sommes dans la Péninsule ibérique, également des anges. Le format augmente. Le nombre des objets représentés aussi. Des sous-genres deviennent possibles. Le «florero» désigne un tableau, généralement plus petit, avec des fleurs épanouies. Le «florero» est appelé à un bel avenir. On ne compte pas les bouquets dans la peinture occidentale des XVIIIe, XIXe et XXe siècles.

Vélasquez, Goya et Picasso

Beaucoup d'artistes représentés aux murs, repeints en noir, de Bozar demeurent des petits maîtres. Je rappelle qu'il s'agit d'un sujet populaire, mais méprisé. Le commissaire est cependant parvenu à réunir quelques pièces maîtresses, à commencer par «Le Christ dans la maison de Marthe et Marie», un Velasquez de jeunesse conservé à Londres. Antonio da Pereda se détache aussi du lot ainsi que Juan de Valdes Leal. Il faut cependant attendre le XVIIIe siècle pour que l'Espagne accouche d'un génie actif dans cette seule spécialité. Il s'agit de Luis Melendez (1716-1780). Avec lui, Madrid tient son Chardin. L'homme sait donner de la chair à sa tranche de saumon et conférer du jus à ses citrons. Le Prado a prêté toute une série de ses toiles, présentées à l'époque sous formes de suites. 

Viennent ensuite les temps modernes. Goya a exécuté sur le tard quelques magnifiques natures mortes. Celles-ci forment plus tard l'ordinaire de la production cubiste de Pablo Picasso ou de Juan Gris. Le genre ayant perdu toute connotation morale, le «bodegón» peut aussi devenir surréaliste avec Miró, Dalí, Benjamin Palencia ou la méconnue Maria Blanchard. Il constitue enfin l'essence du pop art, timidement apparu en Espagne sous la dictature du général Franco. L'exposition se termine avec un énorme Miquel Barceló, à la matière bien épaisse. Barceló est un nom à la mode. Autant dire par ce choix que la nature morte garde bien sa place aujourd'hui.

Un aimable survol

L'exposition est agréable. Elle se visite avec plaisir. Le parcours reste cependant superficiel. C'est une simple promenade. Que dis-je, un survol. Quoique restreint, le sujet finit par apparaître si vaste que les liens se distendent assez vite. Quel rapport finalement entre Sanchez Cotán, qui mériterait amplement une rétrospective pour lui tout seul, et le «Grupo de realistas» de Madrid des années 1970? Dans ces conditions, le principal mérite de la manifestation reste de faire découvrir des artistes et des œuvres peu connus de ce côté-ci des Pyrénées. Ce n'est déjà pas si mal.

Pratique

«Natures mortes espagnoles», Bozar, Palais des beaux-arts, rue Ravenstein, Bruxelles, jusqu'au 27 mai. Tél. 00322 507 82 00, site www.bozar.be Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Bozar, Bruxelles 2018): La nature morte de Sanchez Cotán ouvrant l'exposition.

Prochaine chronique le mercredi 14 mars. Le Petit Palais montre "Les Hollandais à Paris".

 

 

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