Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRUXELLES/Bozar présente Fernand Léger. C'est hélas assez raté

Crédits: Succession Fernand Léger/Bozar, Bruxelles 2018

Il est souvent bon de visiter une exposition deux fois. Surtout si ce n'est pas dans le même cadre. Un lieu différent permet une autre vision des choses. Je me souviens ainsi (c'est loin...) de la rétrospective Antoine Watteau de 1984-1985. A Paris, elle se voyait présentée dans les salles plutôt neutres du Grand Palais. A Berlin, c'était au château de Charlottenbourg, qui conserve les boiseries argentées commandées au XVIIIe siècle par Frédéric II, le plus grand collectionneur de Watteau. Ce n'étaient tout simplement pas les mêmes tableaux!

Le choc culturel ne se révèle pas aussi grand entre les versions messine et bruxelloise de «Fernand Léger, Le beau est partout». A Pompidou Metz, comme je vous l'avais dit en son temps, le parcours s'opérait dans de petits espaces intimes, à part celui où se trouvait la toile la plus monumentale d'un peintre se satisfaisant par ailleurs rarement de miniatures. Le visiteur avançait à son rythme, avec une chronologie et des thèmes bien marqués. Il y avait aux cimaises les dimensions adéquates pour les aquarelles, les gravures, les dessins ou les maquettes de vitraux. Né en 1881, mort en 1955, ce peintre proche du communisme (et des Rockefeller, ce qui ne lui semblait pas contradictoire!) n'a en effet pas boudé l'art sacré. Il existait du coup une parfaite adéquation entre les choix de la commissaire Ariane Colondre et l'espace donné. Cela n'a l'air de rien. Mais une telle harmonie joue, consciemment ou non, sur l'opinion générale que le public conservera de l'artiste.

Un lieu assez sinistre 

Rien de tout cela à Bruxelles! L'exposition de prestige occupe en bonne logique une partie de Bozar, l'ancien Palais des beaux-arts situé près de la Gare Centrale. Il s'agit de la dernière grande commande publique décrochée par Victor Horta, devenu baron. On ne peut pas dire que l'Art Déco monumental ait inspiré le plus grand architecte belge de l'Art Nouveau. C'est massif jusqu'au mastoc. L'intérieur comporte du coup d'interminables galeries tristes, par ailleurs aujourd'hui en mauvais état. Ne produisent ici leur effet que des pièces monumentales. C'était parfait pour un artiste contemporain comme l'Allemand Neo Rauch. 

Vous avez déjà compris ce qui ne va pas. L'accrochage conçu pour Metz flotte dans un tel contexte. Il faut une pièce comme «Les grands plongeurs» de 1944 pour que les tableaux aient l'air d'autres choses que de timbres-poste. Les réalisations de petite taille sont perdues, et je ne parle pas de la documentation placée (comme Beaubourg en a lancé la mode il y a quarante ans) dans des vitrines. Un décorateur a beau avoir multiplié les paravents aux panneaux de verre jaune soleil, histoire de réchauffer les murs blancs. Il y a erreur sur la substance. Le beau peut bien se situer partout, il reste singulièrement absent ici, alors même que l'exposition aligne quelques chefs-d’œuvre. Je pense à «La noce» de 1910 et à «L'homme à la pipe» de 1920. Le Centre Pompidou détient après tout le plus bel ensemble de Fernand Léger du monde, avec peut-être le Kunstmuseum de Bâle.

Tableaux inédits 

Y a-t-il à part cela de notables différences? Difficile de l'affirmer six mois après. Il me semble que certaines toiles ne figuraient pas à Metz. Je citerais la «Nature morte ABC» de 1927 ou «Le chauffeur nègre» de 1919. Là, il me semble que le titre m'aurait frappé. Politiquement incorrect! Je suis en revanche sûr que le précieux autoportrait de 1904-1905 constitue un ajout. Il s'agit d'une rareté, Léger ayant détruit vers 1910 l'ensemble de sa production impressionniste, en partie exécutée dans l'atelier de Gérôme. A mon avis, il n'aurait pas dû. Il lui aurait en revanche fallu se montrer plus célèbre pour les œuvres laborieuses de la fin. Elles caricaturent parfois sa démarche. Mais après tout chacun ses goûts. 

Telle quelle, l'actuelle rétrospective conserve cependant son importance. Elle doit sa solidité à la démarche claire de la commissaire. Ariane Colondre a su montrer en quoi tout deviendrait beau selonr Léger. C'est simple. La beauté réside en bonne partie dans l’œil du spectateur. Mais un spectateur demeuré ingénu. «Je considère que la beauté plastique est totalement indépendante des valeurs sentimentales, descriptives ou imitatrices.» Il ne s'agit pas d'une splendeur abstraite pour autant. L'art selon Léger possède une dimension réaliste et sociale. S'il est arrivé au Français de combiner des formes géométriques, surtout dans les années 1920 et 1930, il s'agit normalement d'exalter le monde où une gentille machine serait réconciliée avec l'homme. Une beauté utopique, en quelque sorte.

Pratique 

«Fernand Léger, La beauté est partout», Bozar, Palais des beaux-arts, rue Ravenstein, Bruxelles, jusqu'au 3 juin. Tél. 00322507 82 00, site www.bozar.be Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Succession Fernand Léger/Bozar, Bruxelles 2018): La "Nature morte ABC" de 1927.

Cet article est immédiatement suivi d'un autre sur le Musée royal des beaux-arts de Bruxelles.

Prochaine chronique le mercredi 7 mars. Qu'acquiert à Genève le Mamco? "Nouvelles Images" le montre. Entretien avec le directeur Lionel Bovier.

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