Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Bruits de bottes et bruits de bits

Xi Jinping a une casquette de plus : le chef de l’Etat et du parti communiste chinois préside aussi depuis peu le Groupe dirigeant pour la cybersécurité et l’informatisation. La NSA de grande renommée a un nouveau patron: l’amiral Michael Rogers était jusque là le chef du Cyber Command de l’US Navy.

Les instruments de la guerre de la Toile se mettent peu à peu en place. Et les escarmouches ne se comptent plus.

Début mars, des hackers inconnus ont pénétré dans le système informatique de l’ambassade indienne à Moscou, et par ce biais ils ont percé la mémoire de Rosoboronexport, dérobant chez ce géant de l’armement russe une masse faramineuse de données.

Au même moment, la publication d’un nouveau document volé à la NSA par Edward Snowden révélait que l’agence avait réussi à infiltrer les serveurs du mastodonte chinois des télécommunications, Huawei, dans son quartier général protégé de Shenzhen. Or, pour les Américains, Huawei, derrière sa façade civile, est une branche, ou un collaborateur, de l’Armée populaire de libération, et pour cette raison n’a pas le droit d’opérer aux Etats-Unis. A Shenzhen, la NSA voulait pénétrer à l’intérieur de l’appareil militaire chinois lui-même.

Ces agressions vont dans les deux sens. Quelques mois auparavant, Washington avait recensé et dénoncé des milliers d’attaques contre des intérêts américains émanant probablement de l’armée chinoise, et plus précisément d’une unité spéciale logée dans un immeuble de la banlieue de Shanghai.

Mais la plus spectaculaire opération de hacking militaire est américaine, ou américano-israélienne : c’est l’infiltration du virus Stuxnet dans les installations nucléaires iraniennes, qui a mis hors service un bon millier de centrifugeuses qui servaient à l’enrichissement de l’uranium.

Plus récemment, des actions de cyberguerre (de désinformation à vrai dire) ont été déclenchées par la Russie dans son effort de déstabilisation en Ukraine, comme Moscou l’avait déjà fait en 2008 lors de sa prise de contrôle de deux provinces en Géorgie.

Cependant, c’est entre Pékin et Washington que le contentieux est pour le moment le plus sérieux. Chuck Hagel, le chef du Pentagone, qui est cette semaine en visite en Chine, doit en parler avec ses interlocuteurs, après leur avoir dit tout le mal que Barack Obama pense des revendications exorbitantes de la République populaire en mer du Sud. Pour lui, le comportement chinois au large est aussi condamnable que celui de Vladimir Poutine dans les marches russes, et d’abord en Ukraine. La menace chinoise de s’emparer par la force d’îlots inhabités (Senkaku/Diaoyu) contrôlés aujourd’hui par le Japon a d’ailleurs troublé la visite de Hagel : la décision chinoise d’exclure la marine nippone d’une parade navale au large du port de Qingdao a amené les Américains a boycotter, par solidarité avec leur allié, l’événement auquel devait assister le chef du Pentagone.

Pourtant, les Chinois ont invité Hagel, privilège inouï, sur leur premier porte-avion, le Liaoning (acheté à l’Ukraine !). Ce geste est bien dans la manière chinoise de souffler le chaud et le froid. Que veut-il dire ?

Voici une hypothèse. Le New York Times vient de révéler que le Pentagone avait récemment convié de hauts gradés de l’APL à un briefing très étonnant. Les Américains ont présenté à leurs collègues et néanmoins ennemis chinois leurs plans, défensifs et offensifs, de cyberguerre. La part du budget militaire US projeté dans ce secteur est de 25 milliards de dollars pour les cinq prochaines années ; 6000 hackers et associés seront à l’œuvre dans cette partie de l’armée en 2016.

Pourquoi les Américains dévoilent-ils ainsi un peu de leurs secrets ? Parce qu’ils ont peur. Peur des conséquences, imprévisibles, que pourrait entrainer une attaque au moyen de ces armes de la Toile : on ne sait pas ce que peut et veut faire l’adversaire. Pour cette raison, Barack Obama a écarté l’éventualité de cyberattaques dans le conflit syrien ou dans la crise ukrainienne. Il dit donc aux Chinois, et à d’autres : ne jouons pas avec ce feu ; mettons nous d’accord sur des règles, des limites à ne pas franchir, des domaines à ne pas viser. Autrement dit : rejouons, sur internet, le grand jeu de la dissuasion et des ententes tacites pour éviter le pire. Autrement dit encore : organisons l’équilibre de la terreur par mégabits.

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