Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Brouillard sur la France picrocholine

Blois en octobre, c’est épatant. Les rues et les places de la vieille cité se peuplent comme si se tenait au bord de la Loire un de ces festivals qui déplacent les foules. Mais là, pas de musique, rien que des paroles. Les fans se bousculent devant les portes de grands auditoires trop petits pour entendre parler d’Histoire (grand H).

Cette année, les organisateurs des «Rendez-vous» – c’est le nom de la manifestation – avaient choisi pour thème «Les rebelles», et ils avaient demandé à Marcel Gauchet, philosophe, historien, de dire ce qu’il pense de la rébellion dans une conférence magistrale. Or, ce choix a déclenché une de ces guerres civiles froidement intellectuelles qui font le charme de la France – et en dit long sur sa présente désorientation.

Qui a le droit de parler du rebelle ? Gauchet fut un marxiste dans l’extrême gauche antistalinienne puis, comme beaucoup d’autres, bien sûr, il a évolué : aujourd’hui, il ausculte sans complaisance la démocratie telle qu’elle fonctionne, telle qu’elle est dégradée et menacée. La révolution, il a donné.

Mais pour ses adversaires, Gauchet n’est qu’un traitre, et ils le dénoncent avec une incroyable violence. Comment un homme qui a renoncé à subvertir l’ordre établi, et s’inquiète parfois du désordre qui s’établit, aurait-il la moindre compétence pour parler de rébellion ? Le philosophe, qui a de la répartie, a conseillé à ses critiques, tous assez confortablement installés dans la recherche et l’enseignement, de démissionner de l’université.

Les coutelas étaient tirés, mais aucun sang ne fut versé.

Cette guérilla picrocholine fait sourire. Mais on peut aussi s’en saisir pour percer le brouillard français.

Marcel Gauchet (c’est sa manière de voir) note que la rébellion, en un siècle, a passé de droite à gauche. Au XIXe, les rebelles étaient les nostalgiques d’un régime ancien, qui refusaient l’ordre démocratique mis peu à peu en place après la Révolution. Aujourd’hui, dit-il, les rebelles sont les révolutionnaires dont le rêve de grand soir s’est envolé.

L’immédiat après-guerre intellectuelle, en France, était soumise à l’omnipotence du parti communiste et de ses différentes annexes marxistes. Puis tous les modèles, petits et grands, se sont effondrés ou se sont transformés en caricatures de ce qu’ils prétendaient être. Les penseurs de la révolution se sont retrouvés tout nus, et leur dernier feu s’est sans doute éteint en 1995, quand le sociologue Pierre Bourdieu se posta en avant-garde de la grande grève des cheminots qui défendaient leur régime spécial de retraite.

Date importante. A partir de là, le prolétariat, peu à peu, avec armes et des bagages à son goût trop légers, a changé de camp. Il se trouve mieux, désormais, dans les parages du Front national. Les révolutionnaires en jus de crâne, sans cause, ont été rabaissés au statut de rebelles sans troupe.

Pas tous. Une partie d’entre eux, qui autrefois avaient leur couvert dans les maisons mao-marxistes, ou sur leurs terrasses, ont choisi de suivre le peuple rogneux qui peste contre les politiciens tous pourris ou les étrangers trop envahissants – surtout quand ils ont traversé la Méditerranée.

Sacré virage ! Retour à la nation, crachats sur l’Europe et sa monnaie, digues contre le monde étrange, rejet de l’islam, terreur démographique… Et tout se passe comme si ces idées, qui prétendent défier la pensée dominante (de la gauche, des révolutionnaires, des rebelles), devenaient elles-mêmes la nouvelle doxa française. En tout cas, elle occupe bien les têtes de gondoles des librairies, sous sa forme encore élégante (Alain Finkielkraut), ou déjà vulgaire (Eric Zemmour).

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