Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BROCANTE/Le goût de Marie-Christine Catala

La boutique n'est pas immense, mais elle se reconnaît tout de suite. Les passagers du tram plongent en plus sur elle, quand ce mastodonte sur rail suit le boulevard Georges-Favon. La propriétaire, elle, s'identifie immédiatement. Déjà grande, Marie-Christine Catala est surmontée d'un chignon architectural. Quant à sa voix, très posée, très chic, elle se repère au milieu d'une foule. Marie-Christine, dont je surveille la vitrine, chaque fois conçue comme une œuvre d'art, reste bien l'aristocrate de la brocante genevoise. 

D'où venez-vous exactement?
Mais de France! Le Bourbonnais, une région méconnue. Née à Paris, j'ai été élevée à Moulins, où mon frère reste d'ailleurs antiquaire, même s'il ne tient plus de magasin.

Vos antécédents?
Une mère collectionneuse et cultivée. C'est elle qui m'a fait découvrir les objets. Bonne décoratrice, douée du sens des couleurs et des dimensions, elle savait voir ce qui existait de beau. Je me souviens. Enfant, elle me disait de regarder chaque fois qu'elle apercevait une chose harmonieuse. Cela pouvait être une couleur de vêtement aussi bien qu'une plante à un balcon. 

Formation?
Je suis arrivée par amour à Genève en 1968. Il restait alors aussi facile de trouver du travail qu'un appartement. Je me suis bourgeoisement mariée. J'ai été secrétaire de direction. A 27 ans, je me suis rendue compte que trouver un emploi après 40 ans deviendrait difficile, voire impossible. J'avais treize ans devant moi, mais j'ai préféré me lancer dans un métier où je ne dépendrais plus de personne. Je ne disposais d'aucun diplôme. J'avais en revanche le sens du commerce. J'aimais les marchés. J'ai quitté mon premier mari, faisant de moi une bourgeoise déclassée, et j'ai commencé les Puces, en plaçant des objets sur le stand d'un marchand. Les Puces venaient d'arriver à Plainpalais. J'ai fini pas y tenir mon propre stand. En 1977, je faisais mon premier salon, dans l'ancien Palais des expositions. 

Comment avez-vous vécu, Marie-Christine Catala, tous ces changements?
Difficilement sur la plan économique, mais avec enthousiasme, d'autant plus qu'ils correspondaient à l'explosion du féminisme. Je gardais un emploi à mi-temps par nécessité, mais j'apprenais beaucoup de choses. J'avais un goût pour les objets, sans en connaître la valeur vénale. Je la découvrais. Il existait alors un marché assez stable, avec une véritable clientèle. Les choses avaient un prix, même s'il évoluait selon le contexte. Un beau magasin, avec une bonne adresse, vendait bien sûr plus cher qu'une échoppe de quartier. Il en allait de même aux Puces. Un stand bien mis en scène, bien présenté, n'avait pas les mêmes tarifs que ceux où tout traînait dans un carton. On pouvait envisager un profit en achetant chez certains confrères. J'en ai profité. 

Cela devait demander beaucoup de travail...
Je faisais toutes les foires, et il en existait beaucoup. En 1978, j'ai eu mon premier magasin avenue du Mail, ou plutôt la moitié d'un. Je le partageais avec une consœur, ce qui s'est révélé difficile. Il me fallait autre chose. J'ai vu une annonce dans le journal, en 1980. Un ancien bureau de tabac était à remettre, boulevard Georges-Favon. Pas de reprise! Inutile de dire que je n'étais pas seule sur le coup. Nous étions une bonne trentaine. Il existait à l'époque un annuaire, à Genève, qui s'appelait "Savoir". On y apprenait notamment le nom des propriétaires d'immeubles. J'ai écrit à celui du boulevard. Je n'ai jamais reçu de réponse, mais c'est moi qui ai été choisie. 

Vous y occupez une petite surface.
Vingt-huit mètres carrés. J'ai créé plus tard une mezzanine. 

Comment choisissez-vous les innombrables objets qui peuplent votre magasin, Marie-Christine Catala?
Il faut qu'ils me parlent. Ce que vous voyez, c'est ce que j'aime. L'ensemble peut paraître décousu, mais il a un dénominateur commun. Ce dénominateur, c'est moi, avec mes coups de cœur et mes contradictions. Tout se passe à l'affectif. Le financier joue nettement moins. Je ne méprise pas un objet à dix francs, s'il possède la forme ou la couleur qui a su me séduire. 

Il faut pourtant bien penser à la revente!
Evidemment! Je n'acquerrai jamais une chose compliquée à écouler si elle coûte cher. Mais si son prix demeure faible, pourquoi pas? J'ai en plus remarqué, avec le temps, qu'un objet "difficile" dégageait un effet positif. Il en met d'autres en valeur, par simple voisinage. Je parlerais de "proximité positive". 

Est-il facile de trouver aujourd'hui de la marchandise?
Bien moins qu'avant. A mes débuts, je revenais d'un brochante avec une quinzaine d'achats. Maintenant, je suis heureuse si j'en effectue trois ou quatre. 

Le goût a aussi changé.
Enormément! Je vendais naguère facilement des objets de charme, souvent anciens. L'éventail ou le carnet de bal n'intéressent plus personne, à moins qu'il s'agisse de ceux de Marie-Antoinette montant à l'échafaud! Leurs prix se sont écroulés. Des gens âgés viennent souvent m'en proposer, parce que leurs enfants ne s'y intéressent pas. Je propose des sommes dix fois moindres que celles dépensées par eux dans les années 1960 ou 1970. Ils sont déçus dans la mesure où on leur avait promis qu'il s'agissait là d'un placement. Ces gens-là préfèrent généralement repartir avec leurs objets, en espérant un nouveau retournement du goût. 

Cela signifie-t-il que les jeunes ne collectionnent plus?
Non, mais ils voudront d'autres choses. Plus récentes. Je ne parle pas des marchés émergents, comme le design ou la photo, mais de créations leur semblant remonter loin dans le temps et qui les amusent. Ce sera de l'Ikéa des années 80, une publicité des années 60, un vêtement vintage. Il m'a fallu évoluer. Me diversifier. Nécessité fait loi. Cela dit, discuter avec une clientèle rajeunie possède quelque chose de très stimulant. Une chose me frappe pourtant. Je suis désormais plus âgée que certains objets que je propose! 

J'étais venu afin de vous parler de vos vitrines.
Ma vitrine est essentielle. C'est ma visibilité. 

De quelle manière la concevez-vous?
Comme le reste. A l'inspiration. A l'intuition. Avant, tout se révélait plus facile. J'y mettais mes "nouveautés", qui arrivaient à la pelle. Maintenant, je sais que je devrai puiser dans le stock. Je ne fais aucun croquis de départ. La pièce maîtresse dictera sa loi. Il ne s'agit pas toujours d'une chose chère. Elle sert avant tout à meubler et à architecturer. Le reste doit donc respecter ses gabarits et suivre une gamme de couleurs. J'ai récemment fait une vitrine très française: rouge, blanc, bleu. L'opération me prend normalement une après-midi. Je teste l'effet général en allant me poster de l'autre côté du boulevard. 

Quand changez-vous de vitrine?
Cela peut arriver très rapidement. Les éléments de mon magasin ainsi mis en vedette partent en principe plus vite que les autres. Certains clients ont la gentillesse de ne me prendre l'objet qu'au bout de quelques jours. Après le passage des autres, il me faut songer au remplacement partiel ou à la refonte totale. 

Vos talent de décoratrice s'arrêtent-ils là?
Non. Des gens m'ont déjà demandé d'aller chez eux et de remodeler leur appartement. Je leur donnais confiance. C'est essentiel, la confiance! En fait, la plupart des gens restent peu sûrs de leurs goûts. Il faut les rassurer. Les tenir par la main. Les complimenter. Ils ont peur de commettre une erreur. Tout mélange un peu audacieux leur fait peur. On a beau vivre en 2014. Ils gardent en eux des freins terribles. Or, en décoration, il n'existe pas de bien et de mal. 

Vous êtes donc heureuse de continuer.
J'ai l'âge de la retraite, mais je ne me retire pas. Un magasin vous maintient en vie. J'en ai de plus financièrement besoin. Cela tombe bien. Le mien dégage encore des bénéfices.

Pratique

Magasin situé au 19, boulevard Georges-Favon à Genève. Tél. 022 311 88 16. Pas de site. Ouvert du mardi au vendredi après midi... sauf exceptions. Photo (Marie-Christine Catala): L'une des vitirines vue au 19, boulevard Georges-Favon.

Prochaine chronique le samedi 13 septembre. Trente, au nord de l'Italie, invite à découvrir Dosso Dossi, un des "irréguliers" de la peinture du XVIe siècle.

 

 

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