Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRESCIA/Un Titien presque sans Titien au Museo di Santa Giulia

Crédits: DR

C'est l'Arlésienne à Brescia. Autant dire que nous restons dans le Sud. Le musée de Santa Giulia propose ce printemps une exposition Titien sans Titien. Ou presque. Une drôle d'idée. Il semblait pourtant difficile d'illustrer les rapports spasmodiques entre le peintre et la plus occidentale des villes de la République de Venise, conquise de haute lutte en 1424. Le maître n'y a fait que deux incursions. Et encore a-t-il pu envoyer ses œuvres depuis la Lagune! Entre 1520 et 1522, il travaille au polyptyque commandé par l'évêque Altobello Averoldi. De 1564 à 1566, au soir de sa vie, il donne encore trois grandes toiles pour la Loggia, bâtiment municipal emblématique qui doit son aspect actuel aux travaux de 1914. Ce sont ces derniers qui lui ont donné son toit caréné, semblable à celui de la Basilique de Vicence

Le polyptyque, qui usait en pleine Renaissance une formule mise au point à Venise par Giovanni Bellini vers 1475, avec ses panneaux enchâssés dans un gros cadre sculpté et doré, n'a donc pas quitté l'église Saint Nazaire et Celse. C'est là que le découvrent les visiteurs attentifs. On peut bien se demander pourquoi, d'ailleurs. L'édifice ayant été complètement refait au XVIIIe siècle, il semble difficile de vanter une atmosphère d'époque. Au contraire! Le retable semble petit pour la construction actuelle, où il se retrouve suspendu trop haut dans le chœur. Heureusement, une tribune a été construite pour l'occasion, comme sur un champ de course. Le public se retrouve du coup à la bonne place pour observer un chef-d’œuvre par ailleurs bien éclairé. Il comprend du coup pourquoi il ne verra pas la «Résurrection» de l'affiche à Santa Giulia. Elle est là, à la gauche d'un «Saint Sébastien» particulièrement réussi.

Des tableaux plutôt qu'une histoire 

Les grandes allégories vantant la cité de Brescia, qui était une métropole convoitée de l'armurerie au XVIe siècle, sont également absentes des cimaises. Pour une plus mauvaise raison, hélas. Elles ont brûlé dès 1577, année de la mort du Titien. De l'une d'elles existe une gravure, montrée dans l'exposition. Des deux autres rien, si ce n'est un dessin de Rubens qui reprendrait (conditionnel) la composition du Titien d'après une de ses esquisses. Nous restons ici dans le flou, d'autant plus que le dit dessin ne se voit représenté que par une photographie démesurément agrandie. Autrement dit l'image d'une image de ce qui était sans doute un Titien... 

Vous me direz que les choses partent mal. Elles arrivent Dieu merci mieux, à condition de concentrer son attention sur des tableaux plutôt que sur l'histoire racontée. Des bonnes choses, il y en a en effet aux murs. C'est une illustration parfaite de la peinture à Brescia entre 1500 et 1560. La cité hésite alors entre l'environnement lombard et l'influence vénitienne. Avec des allers et des retours. Giovanni Girolamo Savoldo, sans doute le meilleur artiste local de cette époque, a accompli presque toute sa carrière dans ce qui était devenu la capitale. Il y a de lui des toiles très poétiques à Santa Giulia, dont l'une est revenue de Washington. Elle en rejoint ainsi d'autres, qui ont fait moins de kilomètres. Santa Giulia a ponctué le parcours de quelques emprunts prestigieux. Le Moretto de Budapest et celui d'Atlanta, les Titien (tout de même!) du Prado et de Vienne ou le Lorenzo Lotto de Sibiu, en Roumanie, refont ainsi le pèlerinage aux sources.

Artistes à découvrir 

Les tableaux se révèlent bien choisis. Un accent spécial se voit mis sur des noms moins connus, qui complètent ainsi le paysage pictural. Il était bon de mettre une fois en avant Vittore Belliniano, Giovanni Cariani, Francesco Prata da Caravaggio ou Callisto Piazza. Ce ne sont peut-être pas des phares de l'histoire de l'art. Mais il y a de petites étoiles moins aveuglantes. Ces gens se montrent à l'occasion capables d'excellentes choses. Elles méritent par conséquent d'être vues. Or aucune exposition monographique ne sera jamais consacrée sur des artistes aussi mineurs, même si j'ai le (bon) souvenir d'avoir vu à Lodi la grande manifestation consacrée à l'ensemble des Piazza. Une vraie dynastie comme les Bassano, les Bellini ou les Vivarini, pour rester en terre vénitienne. 

Ce Titien sans Titien (ou presque) se découvre donc avec plaisir. Il est permis de regretter que si peu de visiteurs se donnent la peine d'entrer. Cela fait un échec de plus pour le musée, qui en a déjà connu un autre, sanglant, il y a quelques années pour sa remarquable présentation des peuples du Po avant les Romains. Il faut dire que la ville reste peu touristique, en dépit de ses beautés. Luxueusement aménagé dans les années 1980-1990, le musée lui-même ressemble à un désert, ce que souligne son immensité. Il y a là 16 000 mètres carrés de salles, ce qui semble colossal. Plus deux villas romaines admirablement conservées découvertes lors du chantier. Que voulez-vous? L'institution succède à un complexe monastique comprenant trois cloîtres et trois églises, dont une sur deux niveaux.

Une journée bien remplie 

Une partie des lieux peu à peu parcourus par le visiter de fond semble remonter à la nuit des temps. Normal. Le monastère a été fondé en 753 par Didier, roi des Lombards, et son épouse Ansa. Il en subsiste des morceaux originels. Comptez donc une bonne journée pour la visite. Elle en vaut la peine. Vous verrez là les abondants produits des fouilles archéologiques (quelques bronzes superbes), plus les débris (impressionnants) de monuments disparus. La peinture se trouve ailleurs. La pinacothèque Tosio-Martinengo vient d'ailleurs de rouvrir, après neuf ans de travaux. Je vous en parlerai un de ces jours.

Pratique 

«Tiziano a la pizzura del Cinquecento tra Venezia e Brescia», Museo di Santa Giulia, 81b, via Musei, Brescia, jusqu'au 1er juillet. Tél. 0039 030 297 78 33, site www.bresciamusei.com Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h à 18h.

Photo (DR): le centre du polyptyque conservé dans l'église Saint Nazaire et Celse.

Prochaine chronique le mercredi 2 mai. L'indiennerie du Château de Prangins.

 

 

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