Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRESCIA/La Pinacoteca Tosio Martinengo rouvre. Un éblouissement coloré!

Crédits: Site de la Ville de Brescia, 2018

C'était devenu un de ces lieux morts, dont on n'attendait plus trop la résurrection. Il y avait neuf ans que la Pinacoteca Tosio Martinengo de Brescia avait fermé ses portes. L'amateur se demandait où avaient passé ses tableaux, qui racontaient l'histoire de la peinture dans la ville avec une focalisation sur des artistes comme Moretto, Romanino et Savoldo pour le XVIe siècle ou Ceruti pour le XVIIIe. Et puis voilà qu'à la fin mars 2018 le palais accueillant les collections a rouvert. Complètement repensé. Redécoré surtout. Avec un luxe fou. On se demande où la ville a pu dénicher tout ce pognon, même si elle passe pour riche, du moins dans certains quartiers. L'énorme ghetto indo-pakistanais qui s'est curieusement implanté dans un quartier ancien depuis une génération, ne participe visiblement pas de cette opulence.

Mais revenons au Tosio-Martinengo, qui réunissait à la fin du XIXe siècle deux collections patriciennes léguées à la cité. La première est celle du comte Paolo Tosio, mort en 1844, alors que la ville restait sous domination autrichienne. Elle allait avec un palais, aujourd'hui inutilisé. Ce premier bâtiment, ouvert au public en 1851, contenait le legs, plus diverses peintures provenant d'églises et de bâtiments publics de la ville. Il est fatalement devenu trop petit avec la succession en 1884 du comte Leopardo (le prénom me semble admirable) Martinengo Da Barco. L'ensemble a donc été installé dans une vaste demeure, construite au XVIe siècle pour la famille Fisogni et complètement refaite pour les Martinengo cent ans plus tard. L'adaptation au lieu avait déjà pris du temps. Si je sais bien lire, le musée actuel aurait ouvert en 1901.

Velours sur les murs

Tout a changé depuis sa réouverture il y a quelques semaines, avec des foules de visiteurs locaux. Si nul n'a touché à l'édifice, qui se trouve au fond d'une place ornée en son centre d'une statue érigée vers 1900 en hommage au peintre Moretto, l'intérieur s'est vu redistribué. Il y a davantage de salles accessibles. Un décorateur audacieux a imposé des couleurs pour le moins franches, après un sage début en gris perle. Il y a du rouge pétard, du vert acide, du bleu électrique ou du noir d'encre. Il ne s'agit pas là de couches de peinture, mais de kilomètres de velours couvrant les murs du sol aux plafonds peints. Et qui dit plafond dans une demeure du «cinquecento» pense tout de suite à des hauteurs vertigineuses! La chose n'offre cependant à mon avis rien d'ostentatoire, ni de gratuit. Tout d'abord, on aimait les tons vifs à la Renaissance. Le soleil et la poussière feront en plus bientôt leur œuvre. Tout semble destiné à se décolorer un peu, ce qui me semble ici grand dommage. 

Les collections se sont vues redéployées de manière chronologique. Intelligemment, elles incorporent des objets de la même époque. Emaux. Petits bronzes. Meubles couverts de marqueterie. Il s'agit de créer des ambiances, tout en garnissant des pièces souvent gigantesques. Et puis on peut admettre que la peinture se se situe pas forcément sur toile ou bois. Il y a cinq cents ans, les arts dits aujourd'hui majeurs se distinguaient mal de ceux que l'on qualifie en 2018 de décoratifs. La salle abritant les verreries de la collection donnée par Camillo Brozzoni en 1863 se révèle ainsi spectaculaire, avec sa vitrine géante à triple plateau présentant, sous un éclairage féerique, des chefs-d’œuvre de Murano allant du XVe au XVIIIe siècle.

Parcours chronologique 

Le regard va cependant en priorité aux tableaux, pour la plupart nettoyés ou restaurés depuis 2009. Le parcours commence avec quelques primitifs, dont le polyptyque de Saint Nicolas de Tolentino de Vincenzo Civerchio ou le célèbre «Saint Georges et le dragon» attribué à Antonio Cicognara. Après avoir vu deux ravissants Raphaël de jeunesse, le visiteur passe à Moretto, à Romanino et à Giovanni Gerolamo Savoldo, représentés par des toiles majeures. Réhabilitation récente de l'histoire de l'art, Lattanzio Gambara se voit représenté par des fresques détachées de leur support. Le fonds pictural ne sort pas d'Italie. C'est à peine s'il s'aventure hors de Lombardie. Un immense salon accueille les toiles où Giacomo Ceruti dépeint la vie des humbles des premières années du XVIIIe. Brescia a peu à peu racheté à un collectionneur cet ensemble qui lui manquait. Le parcours se termine avec le néo-classicisme. Il y a là d'immenses tableaux historiques de Francesco Hayez et un marbre, blanc comme du sucre, où Luigi Ferrari a sculpté en 1853 sa version du «Laocoon». On se demande comment cette sculpture, par ailleurs magnifique, est arrivée jusqu'à l'étage. Elle doit peser des tonnes!

Tout cela donne l'impression d'une grande réussite, basée sur de la patience, du goût et une véritable réflexion sur l'héritage culturel. Quelques vases grecs ne déparent pas la section néo-classique. Les portraits des grands donateurs manifestent autant une durable reconnaissance à leur égard que le sens donné au collectionnisme du XIXe siècle. Le vulgaire dirait que tout cela a de la gueule. Cela en impose effectivement. L'intégration à la cité se révèle par ailleurs parfaite. Il suffit de se promener dans les églises pour voir le reste. En n'oubliant bien sûr pas le Museo di Santa Giulia, dont je vous ai parlé il y a quelques jours!

Pratique

Pinacoteca Tosio Martinengo, 4, piazza Moretto, Brescia. Tél. 0039 030 29 77 833-4, site www.bresciamusei.com Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h. Ouvert jusqu'à 19h du 16 juin au 30 septembre.

Photo (Site de la Ville de Brescia): L'un des salons rouges présentant la peinture du XVIe siècle. 

Prochaine chronique le dimanche 6 mai. "Fashion Drive" raconte six siècles d'extravagances vestimentaires au Kunsthaus de Zurich.

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