Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Bordell Deutschland

On peut le dire en bon allemand ou le formuler en français trivial: «L’Allemagne est le plus grand bordel d’Europe!» Certes, en cette période électorale - 8o millions d’Allemands iront aux urnes le 22 septembre -, la problématique de la prostitution outre-Rhin n’est pas de celles qui passionnent les foules ou déterminent fondamentalement le jeu des grandes coalitions politiques.

Du reste, il ne s’agit pas ici d’un questionnement. Mais plutôt d’un constat; que ni Angela Merkel ni son opposant Peer Steinbrück n’évoquent publiquement. Et pourtant! En Allemagne, on compte 3500 maisons closes! Une large fraction des 200 000 prostituées – recensées - y travaille, dont plus de 65% viennent de l’étranger! Chaque jour, environ 1 million de clients ont recours aux services de ces «professionnelles»!

Le chiffre d’affaires annuel de ce secteur très «ouvert» est de l’ordre de 14,5 milliards d’euros. Ainsi donc, dans ce domaine comme dans tant d’autres, l’Allemagne serait «leader» en Europe. Vraiment?

Au fait: qu’y a-t-il de politique dans tout cela? Et quel est le rapport avec le débat électoral actuel?

En 2001, c’est bel et bien le parlement allemand qui promulguait cette fameuse loi sur la prostitution. Lequel texte avait pour but d’améliorer le sort et les conditions de travail des professionnelles du sexe. Il s’agissait, ni plus ni moins, de «légaliser» le plus vieux métier du monde.

A l’inverse de la France de 1946 qui avait décidé de fermer les maisons closes (Michel Audiard se régalait de cette prise de position qu’il qualifiait de «pléonasme par excellence»), l’Allemagne de 2001 se prononçait pour une ouverture légale de ces bordels qu’on tolérait jusqu’alors sous le nom – certes moins sexy – de «chambres à louer à des fins commerciales».

On allait voir ce qu’on allait voir: ces femmes allaient pouvoir cotiser aux caisses-maladie, au chômage, et même à la retraite; elles pourraient en outre poursuivre en justice leur employeur et se plaindre de leur salaire.

Le métier était enfin reconnu: on était «pute» en jouissant des mêmes droits que l’immense cohorte des salariés de tout poil. On a vu. On a compris qu’on n’avait pas tout vu, ni tout prévu.

En dix ans, la situation de ces prostituées s’est aggravée! La plupart n’ont guère eu la possibilité de se «régulariser» et de profiter des avantages prévus par la nouvelle loi. Des milliers de «filles» sont désormais expédiées des ex-pays de l’Est vers Berlin, Hanovre et Francfort et, pour certaines, pratiquement séquestrées dans des usines à sexe proches des grands centres et aéroports (à Munich, un service est prévu, «all inclusive», avec une navette en BMW, aller et retour).

Les affaires n’ont jamais si bien marché. Les clients affluent du monde entier. Conséquence: on casse les prix! Il existe à Berlin une formule «sexe à volonté»: toute une nuit pour 49 euros.

A Stuttgart, révélait il y a peu l’hebdomadaire Spiegel, lors de son ouverture en 2009, le «Pussy Cat» promettait une journée de rêve à 70 euros. On avait compté 1700 clients en un seul week-end!

Toutes celles et ceux qui, fort de ces bilans pour le moins mitigés, ont souhaité un débat public en Allemagne en ont été pour leurs frais.

Rien. Pas un mot. On ne modifiera pas un alinéa de la loi de 2001. Le gouvernement allemand et le ministère de la famille restent sur leur position: la prostitution est un métier comme un autre.

Problème: fort de ce postulat, le Pôle emploi allemand vient de proposer à 8 femmes au chômage de la ville d’Augsburg une situation dans… le grand bordel de la ville. Doit-on imaginer qu’un refus équivaut à un retrait des allocations?

Faisons plaisir à Michel Audiard: en Allemagne, une fois passée les élections, conviendra-t-il de rouvrir le débat… sur les maisons closes?

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