Jean Romaine

PRÉSIDENTE DE LA FONDATION HIRONDELLE

Romaine Jean est présidente de la Fondation Hirondelle et consultante indépendante. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

Bonne année 2018, chère Doris!

On souhaite que 2018 porte chance à Doris Leuthard, qui entame sa douzième année au gouvernement, sous les vivats et les bravos. Populaire, glamour, la politicienne «à qui tout réussit» accumule éloges et distinctions. Au point d’en être éblouie? Au point de n’avoir pas vu venir le danger et d’être redevable d’un des plus grands ratages de l’Histoire récente, si «no Billag» devait l’emporter le 4 mars prochain?
Rendons justice à la poignée de jeunes idéologues libertariens qui ont lancé l’initiative un soir de Congrès, sur un coin de bar: sans eux, jamais la Suisse n’aurait ouvert un débat public sur les nouvelles consommations numériques et l’avenir du service public. Le climat pour le faire n’est hélas pas des meilleurs et le «chacun paye pour ce qu’il consomme» trouve un écho dans l’air du temps.
Ce que révèle cette étrange campagne, qui met le pays à feu et à sang, c’est tout d’abord une fracture de génération. Le cri du cœur des consommateurs 4.0, qui inquiète tous les services publics, de tous les pays européens!
Comment pérenniser l’idée d’une redevance pour tous dans une société de plus en plus fragmentée, où chacun est acteur de ses choix, d’infos, de vidéos… d’amis? Que signifient encore les valeurs de cohésion et de bien commun, à l’heure où l’on se regroupe en bulles et espaces de conviction, sur les réseaux sociaux?
Si No Billag séduit bien au-delà des pourfendeurs historiques de la SSR, c’est que la consommation à la demande des programmes et des contenus, le pay per view, a brisé le lien qui unissait consommateurs et diffuseurs. C’est ce lien qu’il faudra rétablir.
En attendant, les électeurs doivent se prononcer sur un texte qui ne demande rien moins que la suppression de toute contribution étatique au service public. Ce sera tout ou rien! On observe les yeux écarquillés cet ovni, ce curieux texte, soumis à un peuple si raisonnable et qui menace de le séduire. 
Et pourtant l’initiative souffre de faiblesses majeures, même ses partisans semblent en convenir. La première est d’ordre économique. On aimerait savoir par quel miracle, l’audiovisuel public suisse pourrait soudain, sur un marché restreint et plurilingue, survivre aux seules lois du marché? Irréaliste! Les initiants eux-mêmes le savent, qui présentent désormais en urgence des rafistolages, imaginant des subventions possibles pour certaines émissions et certaines régions! Comment concevoir, dans un pays de minorités pacifiées, la suppression d’un service public dont le mandat est précisément de participer à la libre formation de l’opinion, en tenant compte de toutes les composantes du pays? 
Pour le dire très calmement: la suisse a besoin d’un service public fort et celui-ci ne peut se financer par le seul jeu des abonnements et de la publicité. Pour le dire encore plus clairement: vouloir réformer la SSR, son financement, son périmètre, son fonctionnement, ne veut pas dire l’abattre.
Des sondages douteux donnent encore l’initiative gagnante même si l’on sent que le vent est en train de tourner. Au final, les électeurs sauront faire un sort à ce texte, dont même certains UDC romands et tessinois se méfient. 
Quel que soit cependant le résultat du 4 mars, il faudra remettre à plat la politique suisse des médias, prise de court par les mutations de la société numérique. Il faudra redéfinir et réexpliquer la notion de service public, revoir le modèle de financement de la presse écrite, laminée par l’effondrement publicitaire. Il faudra s’adapter au monde des bots et de l’intelligence artificielle qui révolutionne le métier d’informer. Il faudra contrer l’emprise des GAFA et des nouvelles frelatées qui polluent nos sociétés et inquiètent les gouvernements. 
Les chantiers ne manquent pas et la ministre de la communication qui s’est tue l’an dernier, alors que disparaissaient titres et rédactions entières, a de quoi faire. 
On souhaite vraiment une belle année 2018 à Doris Leuthard.

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