Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BOLOGNE/L'Egypte des pharaons vient de Leyde. "Splendeur millénaire"

Crédits: DR

Imposant, gros, hiératique et mystérieux, l'art pharaonique fascine en principe les foules. Depuis la légendaire exposition de 1963, Paris multiplie donc les grands-messes égyptiennes. Les autres grandes villes ont suivi. Il a longtemps suffi de se ravitailler dans ce garde-manger géant que forme le Musée du Caire, aux réserves infinies. 

Les appétits (pour filer la métaphore) des organisations culturelles du pays ont fini par se développer. On en serait (conditionnel) arrivé à la somme hallucinante de 17 millions de francs suisses pour le «Toutankhamon» de l'Antikenmuseum de Bâle en 2004, dont une partie aurait (autre conditionnel) fini dans les «œuvres sociales» de l'épouse du président de l'époque. Il fallait aussi supporter les diktats du ministre Zahi Hawass. Un monsieur peu commode. Les institution suisses se souviennent bien de lui. A Bâle, son œil avait détecté un pièce exportée illégalement. Il avait bien fallu la rendre. A Martigny, l'homme d'Etat avait fait un scandale en découvrant les photos de Monique Jacot. Elles montraient la misère du pays, d'où des menaces de reprendre les œuvres immédiatement.

De Paris à Kansas City 

Les musées occidentaux ont donc décidé de faire sans l'Egypte, qui tangue en plus politiquement de manière inquiétante. Ils peuvent d'abord compter sur les chefs-d’œuvre du British Museum, du Louvre, de Berlin ou de Turin. D'autres villes se sont cependant révélées riches en la matière, de Boston à Vienne en passant par Kansas City. Il y a là de quoi monter des manifestations spectaculaires, moins coûteuses et moins risquées.

C'est l'une d'elles que propose en ce moment le Museo Civico Archeologico de Bologne, logé tout près de San Petronio (1). Sa direction a constaté que sa collection était proche de celle de Leyde, aux Pays-Bas. L'institution italienne et le Rijksmuseum van Oudheden ont donc décidé de jumeler leurs fonds en 2011. Il en a découlé fin 2015 une exposition qui durera en tout neuf mois. Voilà qui sert au passage la présentation néerlandaise. Quand j'ai vu le Rijksmuseum en question (c'était il est vrai il y a plus de trente ans), les statues s'y trouvaient légèrement plus serrées que des sardines dans leur boîte, avec l'empoussièrement que cela supposait.

Origine commune

Mais pourquoi ces collections se ressemblent-elles, au fait? Par leur origine. Les Italiens, à commencer par le consul Bernardino Drovetti, ont été très actifs dans les années 1820, au moment de l'exploration proto-scientifique de l'Egypte. Ils en ont ramené des quantités d’œuvres énormes. Elles passaient alors la frontière comme une lettre à la poste. A Leyde a ainsi fini dès 1828 la collection Giovanni Anastasi. Elle regroupe de gros morceaux, au propre comme un figuré. Turin a été le légataire en 1860 du peintre Pelago Pelagi (2). L'homme n'avait pas acquis moins de 3109 pièces pharaoniques dans les années 1830. Autant dire qu'aucune demande de restitution n'est ici possible, du moins sur le plan légal. Leyde a mené par la suite ses propres fouilles. On partageait encore les trouvailles dans les années 1950, sous le régime pro-soviétique de Nasser. Ce fut le cas pour le butin archéologique pré-dynastique d'Abu Rawash en 1957-1959. Un site aujourd'hui disparu. 

Il y a donc là, en complétant Leyde par Bologne, mais aussi Turin et Florence, de quoi monter une énorme exposition. Elle couvre l'histoire égyptienne entière, de la fin de la préhistoire à l'époque romaine. L'accent se voit cependant mis sur les périodes fastes: Ancien Empire, XVIIIe dynastie. Il faut dire que c'est par endroits une bousculade de merveilles. Au temps de Drovetti, on en restait au premier choix. Des doubles portraits de couple en parfait état. Des statues-cubes intactes. De délicats reliefs non accidentés. Il y a ainsi presque l'entier de la tombe d'Horemheb, le général qui mit précisément fin à la XVIIIe dynastie en succédant à un certain Toutankhamon.

Une lointaine tradition

Bien conduit dans une sorte de cloître, le parcours se poursuit au sous-sol. C'est là que se trouve le reste de la collection de Bologne. Des alignements vertigineux. Et aussi une longue histoire. Tout commence avec Ulisse Aldovrandini, mort octogénaire en 1605. Il avait collecté quelques objets, jugés alors insolites, trouvés dans des fouilles romaines. On était très curieux au XVIe siècle. 

(1) La célèbre façade inachevée de l'immense église San Petronio vient de se voir nettoyée.
(2) Pelago Pelagi n'a pas été qu'un bon peintre néo-classique.On lui doit l'architecture intérieure et le décor d'une partie du Palazzo Reale de Turin. Superbe!

Pratique

«Egitto, Splendore millenario», Museo Civico Archeologico, 2, via dell'Archiginnasio, Bologne, jusqu'au 17 juillet. Tél. 0039 051 275 72 11, site www.bolognawelcome.com Ouvert du mardi au jeudi de 9h à 18h30, vendredi de 9h à 22h, samedi et dimanche de 10h à 18h30.

Photo (DR). Un couple de la XVIIIe dynastie venu de Leyde, où il est arrivé avec la collection Anastasi.

Prochaine chronique le samedi 7 mai. Quelques expositions à Paris, de Georges Desvallières à Araki.

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