Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Boko Haram attaque Davos

Klaus Schwab a un flair imparable. Il en fallait pour créer Davos, porte-voix de l’inévitable mondialisation. Il en fallait moins pour organiser cette année le sommet africain du World Economic Forum à Abuja. Le Nigeria n’est-il pas désormais, devant l’Afrique du Sud, la première puissance, galopante, du continent ?

Mais ce que le gourou des neiges n’avait pas prévu, c’est que Boko Haram, pour saluer son raout, enlèverait 230 écolières dans le nord du pays. Le retentissement universel de cette crapulerie terroriste de masse a jeté une lumière crue sur le Davos noir. L’Afrique exposait soudain, sur grand écran, ses redoutables convulsions. En ouvrant sa grand-messe, le patron du WEF a demandé une minute de silence…

Dans le gratin réuni à Abuja pour le forum, il manquait une haute figure africaine : Lamido Sanusi, ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria. Cet économiste de grande renommée avait été sacqué peu auparavant par le président Goodluck Jonathan qui, lui, était à la tribune, avec son joli chapeau rond, aux côtés de Klaus Schwab.

Qu’a fait Sanusi pour être ainsi traité, et privé de son passeport, ce qui l’empêche de quitter le pays ? En janvier, il a remis au Sénat nigérian un rapport dénonçant une corruption délirante dans les hautes sphères de l’administration et du gouvernement. Il révélait qu’en moins de deux ans, de janvier 2012 à juillet 2013, 20 milliards de dollars ont été siphonnés dans les caisses de la compagnie nationale du pétrole, qui gère la principale source de revenus du Nigeria.

Ce scoop du banquier central, qui n’a pas plu au président Jonathan, a passé inaperçu en Suisse. Il a quand même dû faire grincer quelques dents à Berne. Il y a une dizaine d’années, en organisant la restitution des centaines de millions de dollars que le dictateur Sani Abacha avait planqués dans les banques helvétiques, la Suisse avait imaginé un système de contrôle afin que cet argent rendu soit utilement dépensé et que le Nigeria s’oriente vers une plus saine gouvernance. Or, aujourd’hui, et Lamido Sanusi n’est pas le seul à le dire, la corruption là-bas est effrénée.

D’une certaine manière, ces milliards qui s’envolent sont une preuve de prospérité. Le Nigeria connaît depuis quelques années une croissance comparable à celle de la Chine. Des fortunes se bâtissent, mais 60% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté.

L’argent du pétrole arrose le sud, mais guère le nord. C’est là qu’a commencé à prêcher, il y a une quinzaine d’années, Mohammed Yusuf. Il brandissait la charia, mais il demandait aussi plus de justice. Arrêté au cours d’une échauffourée en 2009, il a été jeté en prison et froidement exécuté. Yusuf est le martyr du mouvement qu’il avait créé et qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Boko Haram.

Les rangs de ce qui est devenu une mafia sanguinaire se sont gonflés au gré des campagnes impitoyables lancées par une armée nigériane sous-équipée – malgré un budget colossal – dont les soldats, pour se payer, vendent parfois leur équipement à l’adversaire.

Dans sa guerre sans merci, Boko Haram envoie aussi des messages. La semaine passée, il a enlevé une dizaine d’ouvriers chinois, au nord du Cameroun, tout près de son terrain d’action au Nigeria. Or Li Keqiang, le premier ministre chinois était au forum d’Abuja, sur la scène avec Klaus Schwab et Goodluck Jonathan, hôte d’honneur chargé du discours inaugural. Li terminait là une tournée africaine, au cours de laquelle il s’est efforcé de calmer les grognements qui commencent à accompagner la pénétration chinoise dans le continent. Pékin est accusé d’être surtout intéressé par l’extraction des ressources africaines et par la construction d’infrastructures pour lesquelles une main d’œuvre chinoise est importée.

A chaque étape, le premier ministre a juré que son pays n’était pas un nouveau colonisateur. A Abuja, il a ajouté qu’il était prêt à aider le gouvernement nigérian à lutter contre le terrorisme. Comment ? Avec des drones et des espions, comme le promettent aussi la France et les Etats-Unis ? Il serait plus sage d’écouter Lamido Sanusi, qui est par ailleurs un critique sévère des pratiques chinoises.

Finalement, le Davos africain, cette année, était plus qu’un grand raout. C’était un vrai dévoilement.

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