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BANQUIER

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BNS: Quelles perspectives pour la Suisse?

Jeudi dernier, la Banque Centrale Européenne annonçait qu’elle étendait son programme d’achat d’actif à la dette souveraine de la zone Euro, à concurrence de EUR 60 milliards par mois de mars 2015 à septembre 2016 (EUR 1'140 milliards en tout). Le mouvement était très attendu par le marché et les acteurs financiers. Il semble ne pas avoir déçu : l’EUR baisse contre les autres monnaies, les taux des pays de l’Eurozone convergent et les actions européennes flambent. Victime collatérale de la faiblesse de l’EUR, le CHF continue de s’apprécier.

Une semaine auparavant, la Banque Nationale Suisse annonçait l’abandon de son taux-plancher EURCHF à 1.20 et la baisse de son taux de dépôts à vue à -0.75%, provoquant un mouvement de panique sur le marché. L’EURCHF perd immédiatement près de 30% de sa valeur avant de remonter vers la parité et le SMI chute de 14.3%, sur fond de crainte d’un taux de change ingérable pour les compagnies suisses, majoritairement exportatrice.

Ce mouvement est survenu, alors même que Jean-Pierre Danthine (vice-président de la BNS) présentait le taux plancher comme « le pilier » de la politique monétaire de la BNS, dans un interview à la RTS, trois jours auparavant. Thomas Jordan, lors de la conférence de presse du 15 janvier a présenté, au contraire, la fin de la mesure comme inéluctable (avis partagé par Madame Zaki dans son papier du 16 janvier). Cependant, la réaction du marché pose naturellement la question de la justesse de cette capitulation ; mieux, elle réclame de se pencher sur ses conséquences. Les réactions des grands acteurs de l’industrie ne sont naturellement pas dithyrambique, puisque le franc fort menace la compétitivité des exportateurs. 

La raison officielle de l’abandon du taux plancher évoque que la surévaluation du CHF a disparu, au moins contre USD. En réalité, il y a fort à parier que la banque centrale a cédé à la pression des spéculateurs à la hausse sur le CHF, alimenté par la crainte du programme d’assouplissement quantitatif de la Banque Centrale Européenne. Pouvait-elle faire autrement ? La solution parfaite n’existe pas, en effet ; cependant, les risques pour l’économie réelle suisses sont grands.

Une indépendance de facto relative.

Ceux qui soutiennent que la BNS devait cesser sa politique du taux plancher mentionnent un risque de perte d’indépendance de la BNS vis-à-vis de la zone Euro: les réserves de monnaies étrangères correspondent à 90% de son bilan et l’expansion de celui-ci représente 60% du PIB suisse, niveau jamais atteint par d’autre banques centrales. L’idée est vraie : la Suisse n’est pas indépendante de l’Europe. Elle ne l’a jamais été : le PIB suisse dépend à 33% des exportations en 2013, et 60% des exportations sont destinées à l’Union Européenne. Le lien indéfectible entre la Suisse et l’Europe est structurel, il n’est pas le fait de la politique monétaire de la BNS.

Ce lien, qui avait été compris par Philipp Hildebrand, ne laissait pas de choix à la Suisse en 2011 : si elle voulait sauver une partie de son industrie exportatrice, elle devait appliquer ce taux-plancher au CHF, réaliser ce lien en vendant du CHF et en achetant l’EUR. En d’autres termes, la Suisse était forcée croire à la reprise européenne et le taux-plancher permettait de préserver l’économie Suisse en attendant qu’elle se matérialise.

Bien qu’on aurait pu craindre un emballement de l’inflation, l’économie suisse ne s’est pas déconstruite depuis l’instauration de cette mesure. En effet, en 2013, la croissance réelle s’élevait à 2%, la dette publique à 36.3% du PIB, le taux de chômage s’élevait à 3.2% et surtout, pas d’inflation en vue (au contraire, en 2013 les prix à la consommation baissaient de -0.2%). Théoriquement et à notre sens, la BNS aurait pu continuer à faire croître son bilan pour soutenir son économie sans risque majeur à court terme et sans avoir à pousser ses taux en territoire négatifs – elle disposait d’un coussin de sécurité lié à sa force économique suffisant pour supporter le risque de spéculation.

Les effets à moyen terme de l’abandon du taux plancher

Il y a deux effets dangereux qui découlent du revirement de politique monétaire de la BNS. D’abord, le franc fort menaçant les industries exportatrices pourrait provoquer le recul du PIB réel et une entrée en déflation. Sans parler de l’augmentation du chômage à moyen terme. En résumé, la crainte de la BNS de ne pas pouvoir soutenir le rythme de ses achats d’EUR condamne l’économie suisse

Mais, à court terme, les taux d’intérêts négatifs sont les éléments qui effraient le plus le Banquier Invisible. En effet, au-delà du fait que toute la courbe des taux souverains est à présent négative (l’investisseur doit payer pour financer l’Etat suisse), les taux interbancaires (auxquels les banques se prêtent entre elles) sont préoccupants : à un jour, le taux annualisé a touché -2.50%, à un mois -3.10%. Cela signifie que les banques en excédent de liquidité doivent abandonner 3.10% de la valeur de cet excédent pour placer leur argent dans une autre banque à un mois. Autant dire que ce marché, fondamentalement important pour les banques, est mort. Plus aucune banque ne se prête aux autres. Bien que ces taux se soit aujourd’hui détendu, le risque reste sérieux.

Pour compenser les taux négatifs, les banques risquent de taxer les dépôts et de provoquer des mouvements de sortie de liquidités de leurs comptes. La question de pourquoi ne pas avoir sa fortune en cash dans un coffre se pose de plus en plus. Les banques craignent, au pire, une panique, au mieux, des années de difficultés si le régime ne change pas.

Perspectives moroses…

La décision de la BNS a provoqué un raz-de-marée d’incertitude. Le CHF semble voué à l’appréciation jusqu’à ce que les mesures de la BCE délivrent l’Europe, ce qui était paradoxalement le pari sous-jacent d’un taux plancher. La perte de celui-ci a matérialisé la perte de la BCE et des acteurs économique d’un coup, dans un mouvement violent. Et la tension sera présente pour l’économie suisse et son marché bancaire jusqu’à ce que l’EUR s’apprécie, dans le meilleur des cas parce que la zone Euro donne des signes de reprise clair, dans le moins bon parce que les fondamentaux de la Suisse se seront tant détériorés qu’ils justifieront que les investisseurs se détournent du CHF.

A moins qu’une crise bancaire oblige le pouvoir politique à intervenir ou que la BNS ne nous réserve une autre mesure exceptionnelle afin de ré-arrimer le CHF à l’EUR à un niveau acceptable pour l’économie suisse, les perspectives semblent moroses.

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