Laurent Bakhtiari

MARKET ANALYST

Laurent Bakhtiari est diplômé d’un Master en Finance d’Audencia Nantes et d’un Master en mathématiques quantitatives d’Imperial College London. Fort d’une expérience de plus de 10 ans en salle des marchés au sein de diverses institutions financières telles que Merrill Lynch, BNP Paribas et Credit Suisse, Laurent livre régulièrement, à destination des médias et des clients, des analyses de marchés ainsi que des analyses macro et microéconomiques.

BNS - BCE : les liaisons dangereuses

Le 15 janvier dernier, la Banque Nationale suisse (BNS) a décidé de supprimer le taux plancher (ou « floor ») de 1.20 francs contre l’euro. Lors de son instauration, en 2011, l’idée était clairement d’enrayer la hausse du franc vis-à-vis des autres monnaies et d’attendre que l’euro se réapprécie. En d’autres termes, de dire « tant que le cours EURCHF ne s’est pas durablement stabilisé au-dessus des 1.20, nous tiendrons ce floor ». La logique était parfaite et a d’ailleurs soutenu l’économie suisse, dont 70% du PIB provient des exportations, durant cette période. Ainsi, maintenant qu’il a été aboli, nous pouvons en tirer les premières leçons.

En relâchant le floor, avant que l’EURCHF ne traite nettement au-dessus des 1.20 et sans prévenir qui que ce soit, la BNS a provoqué l’effet inverse sur l’économie suisse. La situation est maintenant pire que si elle n’avait rien fait. Et ce, pour plusieurs raisons :

  • Le cours EURCHF s’est maintenant stabilisé aux alentours de la parité. C’est le taux qui prévalait… juste avant l’introduction du taux plancher. Ceci donne une impression globale d’échec. De plus, l’image et la confiance en la BNS sont désormais réduites à néant.
  • Durant ces trois années, la BNS a accumulé plus de €84.7 mds et $79.4 mds. Ce qui provoque, uniquement sur ces montants, une perte non réalisée cumulée de près de CHF 30 mds. Certains estiment la perte non réalisée totale de l’institution serait de CHF 70 mds, ce qui semble très probable.
  • Cette chute a provoqué une perte substantielle chez de nombreuses banques, brokers et clients, en Suisse comme à l’international. L’industrie financière, déjà heurtée par les taux négatifs, a été prise de court et a été la première à en subir les conséquences.
  • La soudaineté de la mesure va clairement avoir des conséquences dramatiques pour la Suisse. En effet, comme dit plus haut, 70% du PIB suisse provient des exportations et, avec une monnaie 20% plus chère, il est logique de penser que les exportations vont connaître un frein notable. En 2011, l’appréciation du CHF s’est faite graduellement. L’industrie horlogère de luxe, pour ne citer qu’elle, est déjà en ébullition.

Mais quid des raisons qui ont poussé à abolir ce floor ? Officiellement, la BNS a constaté que le cours USDCHF s’est fortement apprécié et que les pressions à la baisse se seraient atténuées. C’est absolument vrai. A cela, nous pouvons même ajouter que le ratio EURCHF/USDCHF a diminué à la suite de l’annonce de l’abandon du plancher, preuve que le franc suisse se déprécie véritablement contre le dollar. Mais est-ce une raison valable pour supprimer le plancher ? La réponse est non. Les exportations vers les Etats-Unis représentent moins de 12% des exportations totales, tandis que celles vers la zone euro représentent plus de 45%.  Ainsi, la justification par le cours USDCHF est un leurre.

Mais alors pourquoi avoir supprimé ce floor ? La raison se situe ailleurs. Il faut rappeler que, de par l’instauration d’un taux plancher, la BNS a entretenu un jeu dangereux avec la Banque Centrale européenne (BCE), car celui-ci entravait clairement le jeu de l’offre et de la demande des deux économies. Bien évidemment, cela a créé des problèmes macro-économiques :

  • Le bilan de la BNS a atteint plus de 80% du PIB helvétique. Ce n’est pas dangereux en soi, ni dans les faits (vu que la BNS prévoit une déflation de -0.1% pour 2015), mais atteindre les 100% aurait été symbolique et aurait présenté un risque systémique.
  • Paradoxalement, c’est peut-être l’existence même du floor qui a provoqué cette appréciation du franc.
  • La BCE a mis en place plusieurs politiques depuis 2011, dont le résultat n’a pas véritablement eu d’effet. Nous pouvons nous demander si l’injection de monnaie n’est pas allée en partie à la BNS, empêchant de mettre correctement en œuvre cette politique.

Enfin, la BNS savait que le programme d’assouplissement quantitatif (QE) de la BCE allait être mis en œuvre jeudi dernier, ce qui allait dévaluer la monnaie européenne et provoquer un achat massif d’euros de sa part. Ce QE est la dernière munition de la BCE. Ainsi, la BNS ne croyait peut-être pas en la réussite de cette politique. Alors, dans ce cas, pourquoi aurait-elle acheté massivement des euros ? Elle prévoit peut-être même, dans ce cas, des sorties de l’euro (le fameux « Grexit » etc…), ce qui pourrait apprécier la monnaie unique. Par ailleurs, peut-être que la BCE, consciente du troisième point ci-dessus, aurait demandé à la BNS de supprimer le floor pour mettre en œuvre sa politique. Au fond, il était dans l’intérêt des deux banques centrales d’abolir ce plancher. La manière, en revanche, a été catastrophique... 

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