Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

Blockchain: une menace pour les institutions traditionnelles

Il existe une version « antique » de la technologie Blockchain. Une fois par an, lorsque les bougies avaient été allumées sur l'arbre de Noël et que la famille se retrouvait dans une humeur méditative après une interprétation orchestrale de la "Nuit silencieuse ", le pater familias extrayait traditionnellement un lourd volume, maintes fois feuilleté, de la bibliothèque : une édition du 18ème  siècle de la traduction de la Bible par Luther. Ayant survécue au siècle des Lumières, à la Révolution française, à l'émigration en Suisse de nos ancêtres libéraux allemands et à deux guerres mondiales au 20ème siècle, cette Bible avait été transmise indemne par plus d'une douzaine de générations.

Les gardiens successifs de cette amusante (et parfois étonnante) version illustrée des Écritures saintes sont tous inscrits sur la page de garde, d'abord d’une écriture teutonique à peine lisible jusqu’en police majuscule Helvetica. Cette Bible a été invariablement transmise d'une génération à l'autre à l'occasion d'un mariage, sans doute dans l'espoir que ses dons béniraient la nouvelle union avec des enfants – une attente rencontrée sans exception jusqu’à aujourd’hui.

Les entrées manuscrites de la Bible de Luther conservent une trace de la propriété légale du volume à un moment donné par chaque membre de la famille. Ce mode de stockage et d'échange d'informations est similaire à celui de la technologie blockchain. Dans le jargon de blockchain, la date du mariage est un "timestamp" (un timbre temporel) au travers duquel le transfert de propriété à un nouveau nom (via une «clé publique» accessible à tous) est confirmé sans ambiguïté. De nos jours, si un descendant devait prouver sa propriété légitime d’une Bible de Luther, il ou elle pourrait recourir à un test d'ADN. Le résultat confirmerait son titre de propriété d'une manière impossible à contrefaire.

Dans ce cas, la ligne généalogique fonctionnerait comme un verrou de sécurité qui ne peut être ouvert qu’avec la clé de l'empreinte ADN (la «clé privée»). Il est peu probable qu’il existe une seconde clé de ce genre, car il est extrêmement douteux que deux individus aient le même ADN -  et qui plus est que cette seconde invraisemblable personne puisse se présenter en temps utile pour contester la propriété. Le timbre temporel de la transmission de la Bible de Luther est validé lorsque les membres de la famille présents le jour du mariage acceptent de se taire à jamais et confirment leur consentement à léguer l’ouvrage.

"Blockchain" est sur toutes les lèvres actuellement. Les magazines et les journaux concernés - de The Economist au Wall Street Journal en passant par la Neue Zürcher Zeitung, Schweizer Bank ou Das Magazin du Groupe Tamedia - sont inondés d’articles sur le sujet. Le point commun de tous ces centimètres de texte est qu’ils se sont complètement perdus dans la complexité de la matière et que de nombreuses facettes de la technologie restent inexplorées.

Les mêmes vieux exemples sont réchauffés pour initier le lecteur aux arcanes de la cryptographie qui sous-tend le concept de blockchain. Un clergé d’Illuminati, convertis la veille, a déjà produit un verbiage blockchain abscons qui exclut les outsiders  et étouffe les questions des naïfs. L'autre point commun de tous ces articles est de prédire la prochaine crise structurelle soit, dans le sillage des bouleversements provoqués par le Web 1.0 et 2.0, la suppression d’un grand nombre d’emplois.

Seules les institutions coûteuses sont en danger

Mais qu’est-ce que blockchain en définitive? Fondamentalement, un système qui émet des moyens de preuves pour réglementer un régime de propriété grâce à la force de ses registres homogènes. Moins un objet est tangible – comparons une liste de noms dans une Bible de Luther avec par exemple un contrat à terme pour des poitrines de porc avec une échéance à trois mois à prix fixe – plus le rôle joué par les institutions qui régulent les droits de propriété est important. Toutefois, les institutions ont leur prix. Le recours à une autorité tierce - en d'autres termes, une institution - pour garantir la propriété est cher. Ces coûts peuvent être des frais directs (tels que ceux qui sont perçus par les banques, les dépositaires de titres ou les chambres de compensation).  

Cela peut être aussi des «charges» éventuellement perçues de manière fortuite - dans ce cas les institutions autorisent de minuscules et imperceptibles accrocs qui minent leur crédibilité, provoquant au finale une crise de stabilité interprétée ensuite comme un cas de force majeure. De même, des coûts peuvent survenir parce que les institutions permettent ou provoquent des formes de dilution de la propriété - par exemple avec l'inflation ou la répression financière (les taux d'intérêt négatifs), ce qui, bien sûr, revient à la même chose en définitive.

En outre, les institutions impliquées dans la garantie de la propriété sont en mesure (ou dans l'obligation) de travailler plus ou moins la main dans la main avec la plus grande des institutions civiques, les autorités fiscales, pour fournir à ces dernières des points d'entrée appropriés pour une expropriation légale via la fiscalité.

La variété des coûts dont sont chargés les institutions est un argument criant en faveur d’un système qui, idéalement, permettra à la propriété d'être libérée de son ancrage institutionnel. La raison en est simple: la garantie institutionnelle de la propriété souscrite est trop chère et en définitive trop dangereuse. La théorie des jeux confirme qu'une trahison larvée du propriétaire par l'autorité garantissant sa propriété est inévitable.

Avec la montée de blockchain, je mesure maintenant à quel ce point de vue est justifié. Je n’ai absolument aucun doute que cette technologie va déterminer l'évolution continue non seulement d'Internet mais aussi de tous les processus économiques, sociaux et politiques. Par conséquent, cela vaut la peine de suivre le développement de la technologie blockchain.

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