Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BIENNALE / Venise revient aux fondamentaux en architecture

Sept juin 2014. Une grande manifestation réunit les Vénitiens. Il s'agit de protester une énième fois contre le passage des grands bateaux à travers le canal de la Giudecca. Pensez! L'un d'eux se révèle plus haut que le campanile de la place Saint-Marc. Ces monstres des mers devraient disparaître, selon une loi à appliquer "progressivement". Mais nous sommes en Italie, une signature manque, et il n'a jamais passé autant de paquebots entre le Rédempteur et la Punta della Dogana... 

Sept juin 2014. Les manchettes des journaux locaux et nationaux se scandalisent de l'affaire de corruption concernant (notamment) le maire de Venise. Giorgio Orsoni se défend comme un beau diable. Tous coupables, sauf moi! Je ne peux pas m'empêcher de penser aux lois de la Sérénissime République. Elles punissaient plus sévèrement les puissants que les faibles, dans la mesure où ils devaient servir d'exemple. Le sieur Orsoni aurait fini suspendu dan une cage de fer devant le Palais des Doges, exposé aux œufs pourris.

Déplacement de dates 

Cette exhibition publique aurait pu servir de lancement à la Biennale de l'architecture, quatorzième du nom. Elle commence en effet ce même samedi 7 à l'Arsenale, aux Giardini et un peu partout dans la cité. L'affichage reste pour le moins discret. Il faut dire que cette manifestation encore jeune ne bénéficie pas de l'aura de celle des beaux-arts, fondée en 1895. Il aurait pourtant fallu marquer le coup, en 2014. Afin de sortir de son ghetto (savez-vous à ce propos que "ghetto" est un mot inventé à Venise?), cette exposition spécialisée se déroule cette fois l'été. Jusqu'ici, elle apparaissait timidement en septembre. 

Une grosse pointure chapeaute comme d'habitude cette édition. Succédant à David Chipperfield, le Néerlandais Rem Koolhaas a de la chance. Pour une fois à Venise, sa nomination s'est faite dans les temps, permettant à la Biennale de ne pas se conclure dans la précipitation. Aujourd'hui septuagénaire (il est de 1944), cet homme ayant davantage pensé que construit a courageusement éliminé ses confrères superstars du jeu. Ce n'est pas pour les écraser de sa présence, comme l'avait fait naguère l'Italien Massimiliano Fuksas. Le but de "Fondamentals" est de parler d'architecture en général et non d'architectes en particulier.

Un plancher, une façade et un plafond 

Comment établir la distinction? Très simple. Opérant un virage à 180 degrés, ce moderniste défend les traditions. Koolhaas retourne aux "fondamentaux", comme on dit en économie lorsqu'on achète des actions émises par des sociétés produisant des choses, et non pas du vent. En dépit de tout ce qu'on peut penser, une maison, un immeuble, voire un gratte-ciel obéissent toujours aux mêmes paramètres. Il y a un plafond, des portes, des fenêtres et un plancher. Certains éléments sont apparus, au détriment d'autres. Ascenseurs et escaliers roulants ont détrôné l'escalier. Mais rien n'est dit pour l'éternité. Jugée sans importance à l'époque des "murs-rideaux" en verre, la façade a repris du poil de la bête avec le "geste architectural". 

Tout ceci se voit illustré dans le Padiglione Italia, au fond des Giardini. Labyrinthique, le bâtiment se prête mal aux démonstrations un brin articulées. Le visiteur ne sait jamais dans quel sens avancer. Certains exemples se révèlent cependant saisissants. Celui sur les plafonds en particulier. Restaurée en 2011, la somptueuse coupole Art Nouveau, peinte par Galileo Chini, se retrouve partiellement masquée par un faux-plafond, comme on les aime depuis les années 1960. Idem pour les portes. Le public commence par un portail Renaissance et finit sous un portique de sécurité. A chaque fois, il s'agit de délimiter l'espace. Le montage cinématographique, dans la lignée de "The Clock" de Christian Marclay, se révèle par ailleurs très bien. Et drôle, en plus!

Verbiage effrayant 

"Fondamentals" n'en laisse pas moins poindre le défaut majeur de cette édition. J'ai nommé le verbiage. Si les Biennales des beaux-arts se contentent de quelques panneaux sommaires, nous sommes ici devant de véritables discours, parfois jargonnants. Ils font penser à la phrase écrite par le grand Ettore Sottsass, peu avant sa mort. "Les architectes devraient se souvenir que leur métier ne consiste pas à écrite une fois tous les trois ans un article incompréhensible dans une revue que personne ne lit." Il y a inflation de mots, chacun d'eux se prenant pour un cours de philosophie. 

Ce défaut s'accroît encore avec "Monditalia", qui occupe l'Arsenale. L'idée de départ est magnifique. Il s'agit d'évoquer l'architecture et l'urbanisme en remontant la Botte depuis la Libye, où Mussolini a fait bâtir des villes nouvelles d'une "scandaleuse beauté" (fasciste et coloniale, of course!). Le parcours se termine aux frontières suisse et autrichienne. La danse, avec quelques reptations scéniques (jusqu'à la fin juin) et surtout le cinéma participent à la chose. C'est très réussi sur le plan des films, qui mêlent productions récentes et classiques en noir et blanc. Intellectuellement, la Silvana Mangano dansant le be-bop de "Riz Amer" et l'Anna Magnani cherchant sa fillette dans Cinecittà de "Bellisssima" font bel et bien partie de notre paysage mental transalpin.

Une véritable mosaïque

Dans cet itinéraire monumental, rien n'a été oublié. Il y a les lieux de plaisir de Milano Marttima, les habitations précaires construites pour les victimes du tremblement de terre de l'Aquila et les maisons (apparemment normales) où la police a cueilli des membres de la mafia. De tesselle en tesselle, la mosaïque finit par se former. Le problème, c'est la prolifération monstrueuse des textes, écrits en lettres de trois millimètres et placardés jusqu'à quatre mètres du sol. Personne ne peut, personne ne veut parcourir ces milliers de lignes. Trop de mots tuent la pensée. 

Il est pourtant facile de réaliser d'où vient le mal. Chaque section s'est vue confiée non pas à un responsable, mais à toute une équipe, composée de manière politiquement correcte. Des femmes. Des immigrés. Trop de cuisinier gâtent la sauce, comme disent les Allemand. Chacun a voulu mettre son grain de sel. C'est devenu pâteux. Indigeste. Insipide. Heureusement qu'au bout de l'Arsenal, il y a la mer, avec vue imprenable sur Venise. Une Venise dont la réussite urbaine remplace aisément tous les discours que l'on n'aura donc pas lus.

Pratique

"Biennale architecture 2014", Giardini, Arsenale et dans une trentaine de lieux disséminés dans la ville, Venise, jusqu'au 23 novembre. Tél. 0041 521 87 11, site www.labiennale.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Photo (DR): L'entrée de "Monditalia". Tout n'est aussi lumineux à l'intérieur.

Cet article est accompagné par celui sur le pavillons nationaux de la Biennale. Voir plus bas.

Prochaine chronique le samedi 14 juin. L'affichage politique est évoqué à la Bibliothèque de Genève. Exem, Aloys et les autres...

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