Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BIENNALE / "Parcours céramique" à Carouge

C'est la treizième édition. Tous les deux ans, Carouge tourne autour du pot. La ville sarde organise son «Parcours céramique». Il ne faut pas voir là un effet du hasard. De nombreux artisans y ont travaillé, y travaillent encore, la terre. On peut rappeler pour le passé la maison Noverraz, à la créativité inépuisable. Pour le présent, il suffit de citer l'Atelier Potter, celui de Michelle Dethurens et celui de Renée Duc. Rappelons par ailleurs que Marianne Brand, aujourd'hui à la tête de la principale galerie romande tournée vers la céramique, a débuté comme potière.

C'est ce week-end que se déroulent les vernissages simultanés, le parcours durant jusqu'au 6 octobre, jour où se verra remis le Prix Ariana, de l'autre côté de l'Arve et du Rhône. Il faudra alors «passer sur l'autre rive», comme on dit dans la Bible et dans les annonces mortuaires. Mais la manifestation fait depuis longtemps tache d'huile. Le Musée Baur comme la Ferme de la Chapelle au Grand-Lancy, en font partie. Alors, pourquoi pas l'Ariana, qui constitue après tout l'unique institution suisse exclusivement vouée au verre et à la céramique? Elle présente en plus, depuis le 27 septembre, Jean Fontaine. Du métal surmontant du grès. L'accrochage s'intitule «En fer sur terre». Vous savez maintenant pourquoi.

Galeries et boutiques

Mais trêve de préambules. Samedi 28 septembre au matin, les premiers visiteurs s'entrecroisaient entre les rues saint-Joseph, Saint-Victor, de l'Octroi ou Vautier. Il s'agissait de repérer les lieux, qui ne sont pas les mêmes d'une édition à l'autre, même si les Halles de la Fonderie servent depuis quelques années à montrer les grosses choses, et si Marianne Brand constitue une sorte de déesse mère de la céramique. Pour s'y retrouver, un signe. Il s'agit d'une petite enseigne, dont le tortillon évoque le petit pain aux raisins. On annonçait ailleurs des squatters, gages d'une manifestation réussie. J'en ai effectivement repéré un ou deux.

Certains lieux sont pour quelques jours exclusivement résrvés aux arts du feu. D'autres jouent simplement avec lui. Il y a alors quelques pièces dans une boutique. A Carouge, ville devenue un peu artificielle, tout se retrouve marqué par l'artisanat d'art. Ce ne sont que tisserandes quintessenciées, chocolatiers exclusifs, bistrots branchouillés, designers et fleuristes nouvelle vague. Le décorateur Peter Kammermann propose ainsi le Japonais Shozo Michikawa dans son espace très raffiné. Mireille Donzé coince entre deux vêtements des coupelles rondes de la Tchèque Ipek Kotan (les plus petites pourraient servir de cendriers). La librairie Nouvelles Pages rend hommage à Aline Favre, récemment disparue. Profitez ici de l'occasion pour en voir le jardin. Cette verdure urbaine vous rendra verts de jalousie.

Concours sur le nain de jardin

Les galeries se font évidemment très présentes. Masamichi Yoshikawa a pris place dans le minuscule Lignetreize. Caroline Andrin est revenue chez Marianne Brand. On sait que la Suissesse travaille à partir d'objets retournée. Elle utilise cette fois des gants comme moules. Annick Zufferey montre les œuvres, parfois imposantes, de l'Anglais Paul March (une spectaculaire araignée à la Louise Bourgeois). Les Halles de la Fonderie donnent enfin dans l'énorme. L'installation du Français Alain Bresson, par ailleurs peu céramique, apparaît ainsi démesurée.

Le parcours ne serait pas ce qu'il est sans le Concours international, réservé chaque fois à un objet différent. Il a bu la tasse. Il a honoré le soliflore. Il a proposé d'improbables (et importables) bijoux. En 2013, il se penche sur le nain de jardin, devenu très à la mode depuis que Philippe Starck en a produits quelques-uns. «La compétition a attiré moins de participants que d'habitude», reconnaît le directeur du musée Philippe Lüscher. «Nous avons eu 450 inscriptions.» Le juré a sélectionné 40 projets. «Nous en montrons 37, trois envois s'étant cassé lors des transports.» Après avoir noté que le politiquement correct n'a pas encore tué le nain de jardin (on dit normalement «personne à la verticalité contrariée», et je ne plaisante pas), je vous donne le résultat. La Nancéienne Brigitte Iemfré a remporté le Prix de la Ville de Carouge.

Bruits de coulisses

Tandis que les visiteurs passent d'un lieu à l'autre afin de découvrir cette édition honorable, mais sans révélation majeure, les conversation se nouent. Des vernissages, surtout simultanés, servent aussi à cela. Sachez que Philippe Barde, dont l'exposition aux Arts décoratifs de Paris est aujourd'hui close, en a terminé avec l'enseignement à Genève. «Je n'ai pour l'instant pas été vraiment remplacé. La HEAD réfléchit à la chose, ce qui ne me semble pas bon signe.» L'intérim est assuré par le tandem Magdalena Gerber et Christian Gonzenbach. Jacques Kaufmann passe, lui, encore un an à Vevey, où il transmet son savoir à 35 élèves. «Un bon nombre.» Le Genevois a cependant un peu la tête ailleurs. Il prépare une nouvelle installation en Chine. «Je vais pouvoir utiliser 35 tonnes de briques et des bambous. Je veux travailler sur le thème du déplacement des montagnes.»

Pratique

«13e Parcours céramique carougeois», en ville, jusqu'au 6 octobre. Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h30, samedi et dimanche de 11h à 17h, cérémonie de clôture le 6 octobre à 17h à l'Ariana. Site www.parcoursceramiquecarougeois.ch Il y a des cuissons en public, des conférences, des projections et j'en passe. La plupart des pièces sont par ailleurs à vendre. Les Anglo-Saxons se révèlent toujours nettement plus cher (souvent un chiffre suplémentaire). Photo (DR): Une pièce ancienne d'Esther  Shimazu, qu'expose Maya Guidi.

Le Musée Baur présente le Genevois d'adoption Philippe Lambercy

Il est mort en 2006, juste après la seconde des grandes expositions que lui ait dédié l'Ariana. Le Vaudois Philippe Lambercy, qui aura fait presque toute sa carrière à Genève, avait alors 87 ans. On se souvient de l'enseignant. On se rappelle aussi l'artiste, qui a donné sur la fin d'énormes installations de grès émaillé en plusieurs éléments, rappelant un peu les canalisations.

La Fondation Baur propose en ce moment des pièces plus modestes par leur format. Il fallait les faire entrer dans les salles temporaires, situées en sous-sol. Cette présentation intime, dans une scénographie de Nicole Gérard, devrait réconcilier les amateurs de poterie avec un artiste exigeant et difficile. «Un artiste engagé», précise le sous-titre. Les œuvres, où l'on sent la main de l'homme, proposent un parcours à travers six décennies de création. Les vases, aux formes étonnamment phalliques, trouvent leur place aux côtés de plats décorés des débuts (Lambercy a été formé comme décorateur) et des réalisations en plusieurs morceaux qui restent comme une marque de fabrique.

La parole est ici à Monique Crick, directrice du musée.

La Fondation Baur est vouée à l'art des Chinois et des Japonais. Or Philippe Lambercy n'est ni l'un, ni l'autre.
Mais il y a les émaux! Notre institution privée s'intéresse logiquement à ceux qui ont subi la fascination des émaux asiatiques, dont ils se sont fait l'écho. Nous avons ainsi montré les céladons de Jean-François Fouilhoux. Les créations de frère Daniel de Montmollin, aujourd'hui nonagénaire, actif à Taizé. Il existe ainsi tout un courant né de l'arrivée en Europe de pièces archéologiques chinoises, à une époque où la sortie des découvertes restait peu réglementée. Des Européens ont voulu retrouver des formules anciennes. Philippe Lambercy avait sa place dans ce panorama.

Comment voyez-vous Lambercy?
C'est un précurseur. Il aura formé plusieurs générations de céramistes genevois, les détournant de l'utilitaire. Un paradoxe. La poterie chinoise garde toujours une fonction. C'est cependant après sa retraite que l'homme a pu donner sa mesure. Il avait enfin le temps. L'homme répugnait à vendre. Sa famille détient donc une grande part de sa création. C'est avec elle que le musée a tout de suite décidé de travailler.

De quelle manière vouliez-vous le montrer?
Sans chronologie. Je pense que présenter les pièces dans l'ordre de leur sortie du four aurait été ennuyeux. Leur continuité, notamment dans la gamme des couleurs, incitait au contraire au mélange. L'idée était en plus favorisée par la manière dont le fonds m'étais présenté par sa veuve et ses enfants. J'avais à ma disposition un énorme classeur, dans lequel je pouvais choisir librement. Ce classeur brassait les périodes depuis les années 1950. Avant cette époque, Lambercy gagnait en effet sa vie comme employé dans des entreprises céramiques commerciales.

Avez-vous personnellement connu l'homme?
Un peu. Ce n'était pas un homme qui se livrait facilement. Il fallait savoir écouter ses silences. Tout avec lui demeurait intériorisé. Je l'ai ainsi vu plusieurs fois. J'avais beaucoup d'admiration pour sa production, notamment murale. Je dirai que je l'ai davantage ressenti que connu.

Pratique

«Philippe Lambercy, un artiste engagé», Musée Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu’au 20 octobre. Tél. 022 704 32 82, site www.fondationbaur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Prochaine chronique le lundi 30 septembre. L'Hôtel des Ventes de Genève propose ses vacations d'automne. Visite avant criée.

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