Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BIENNALE/"Images" couvre Vevey de photos

Pas moyen de se tromper! En sortant de la gare de Vevey, dont le quai No1 est déjà orné d'une série de photos géantes (1), le regard se fait littéralement aspirer par une façade de l'autre côté de la rue. Elle est entièrement recouverte par un cliché noir et blanc du Finlandais Arno Rafael Mikkinen, où les mains de l'artiste semblent écarter des gratte-ciel afin de dégager la vue. Nous sommes bien à "Images", qui se déroule principalement à l'extérieur jusqu'au 5 octobre. 

J'ai récemment parlé (parution le 10 septembre) avec son directeur Stefano Stoll de cette biennale matérialisant 68 projets. Je rappelle qu'il ne s'agit pas d'une série d'expositions, où tout existe à l'avance, comme aux "Rencontres" d'Arles. Il y a là une constante prise de risques. Difficile de savoir ce que certaines expériences donneront. Il existe bien les simulations, permises par l'ordinateur. Mais quelle allure auront réellement les installations, en sachant que certains clichés se verront tirés sur 200 mètres carrés. Tiendront-ils visuellement le coup?

Plus c'est gros, mieux c'est 

Eh bien oui! Je dirais même que les pièces monumentales sont celles qui passent le mieux la rampe. Dans une manifestation urbaine, il faut lutter contre l'affichage normal, les vitrines des magasins, les enseignes qui deviendront lumineuses de nuit ou tout bonnement la circulation. Découvert il y a bien longtemps à l'Elysée (c'était au temps de Charles-Henri Favrod), retrouvé depuis à Arles, Mikkinen devient ainsi à 69 ans le roi de la fête. Produisant des autoportraits où son visage n'apparaît jamais, l'homme l'est d'autant plus qu'il demeure fidèle au noir et au blanc. Comment mieux trancher sur le bariolage des cités modernes qu'en renonçant à toute couleur? 

En 2012, le cœur du festival battait dans une gigantesque surface commerciale en jachère au centre de Vevey. Des expositions à la forme plus classique y occupaient les étages en surface et en sous-sol. Rénové, le lieu abrite aujourd'hui un magasin Denner qui ressemble... à un magasin Denner. Un remplacement est assuré. Il s'agit de la Salle del Castillo, construite vers en 1900 en s'appuyant sur le château de l'Aile (2). La restauration est enfin terminée. Sa blancheur donne aux stucs intérieurs comme aux murs extérieurs un air de meringue chantilly. Le respect du patrimoine s'est un peu perverti dans la toiture, abritant désormais un étage supplémentaire assez laid. Le bâtiment ressemble désormais à une jolie femme liftée, coiffée d'un vilain chapeau.

Varappe virtuelle et réelle

Le Castillo abrite la plus étonnante intervention murale. Elle est... intérieure. Il s'agit de "Bâtiment", signé par l'Argentin Leandro Ehrlich. Une façade haussmanienne a été moulée et posée par terre, avec ses protubérances et ses creux. Elle se reflète dans un gigantesque miroir, incliné à 45 degrés. Les enfants s'amusant à faire des reptations ont du coup l'air d'escalader les murs. Une idée de varappe qu'on retrouve, mais en vrai cette fois, à la place Scanavin. De petites images encadrées parsèment un mur de grimpe pour alpinistes urbains. Il semble exister des photos devant se mériter... 

Impossible de tout citer dans cet amalgame de chose réussies et d'autres sans doute inférieures aux projets initiaux. Ici, il faut frapper juste et fort. Les "Lignes verticales" de John Baldassari font grand effet sur une ancienne façade de prison, tout comme il devient prenant de voir des photos de réfugiés syriens (3), liés au monde extérieurs par leur portables, dans une cave. Une dépendance du très distingué Hôtel de Trois Couronnes abrite sans problème une enquête du Français Olivier Culmann sur la manière dont les Indiens se font portraiturer en studio. Un mur pourpre du Centre Saint Antoine possède la couleur voulue pour mettre en valeur les portraits de roux et de rousses des Suisses Alex Troesch & Aline Paley.

Des lieux à dénicher 

Dès lors, les couacs (il y en a quand même!) perdent de leur importance. On oublie également qu'il faut souvent chercher les lieux. J'ai ainsi mis du temps à comprendre que les images historiques de tags américains par Martha Cooper se trouvaient dans un passage sous-voie, souvent sprayé. J'ai failli manquer l'étage du Castillo où l'on visite virtuellement l'exposition des bains de soleil de Tadao Cern. Les tirages géants sont plaqués sur des toits de la ville. Un drone a joué les voyeurs, nous faisant du coup se complices... 

Pour terminer, je citerai l'exposition la plus modeste, en apparence. C'est, devant le Castillo, celle où Thomas Van den Driessche dresse, en s'illustrant au photomaton, la typologie des photographes actuels. Cette mise à nu, féroce et juste, des conformismes devrait faire réfléchir nombre d'artistes. Y compris certains invités d'"Images". Dommage que le Belge ne joue ici que les fous du roi!

(1) Il s'agit de celles de Paul Fusco prises en 1968 depuis le train spécial transportant le corps de Robert Kennedy.

(2) Le château lui-même arrive enfin au bout de son chantier de restauration.

(3) Les images sont du Canadien Liam Maloney.

Pratique 

"Images", Vevey, partout dans la ville. Jusqu'au 5 octobre. Site www.images.ch Ouvert tous les jours de 11h à 19h. Entrées gratuites. Photo (DR): Le projet "La petite mort", d'Alex Prager, qui s'est matérialisé depuis sur toute la façade Andritz Hydro, derrière la gare de Vevey.

Prochaine chronique le mercredi 24 septembre. A propos de la belle exposition bernoise sur "Les Lacustres", rencontre avec le préhistorien genevois Pierre Corboud.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."