Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Que dire de "Toulouse-Lautrec et la photographie"?

C'est un mythe. Derrière Toulouse-Lautrec (1864-1901) se profile un certain Paris, avec le Moulin de la Galette, les nuits de Montmartre, les maisons closes (qui ne l'étaient pas pour lui), le french-cancan et des cirques aujourd'hui disparus. Ce monde d'exportation, qu'ont adoré les Américains et les Japonais, a atteint son apothéose quand John Huston a tourné «Moulin-Rouge» en 1952 (1). Il annonce d'une certaine manière celui d'Amélie Poulain, en plus canaille bien sûr. Il s'agit là d'un exotisme.

Aujourd'hui, les expositions dédiées à l'artiste se raréfient. Les regards se portent ailleurs. Il faut dire qu'il faudrait trouver d'autres approches et d'autres points de vue. C'est ce que le Kunstmuseum de Berne a tenté de faire avec l'actuel «Toulouse-Lautrec et la photographie», développé sur deux étages. Spécialiste de Félix Vallotton, Rudolf Koella a retroussé ses manches pour trouver les œuvres. Paradoxalement, les images argentiques se sont révélées plus difficiles à obtenir que les autres. Si le Musée d'Albi, sanctuaire de Lautrec, voulait bien confier sa seconde garniture, si Orsay entendait faire son devoir et s'il existe des œuvres de l'artiste dans plusieurs musées suisses, les heureux propriétaires de photos anciennes n’en ont pour la plupart confié que des reproductions.

En Japonais ou en travesti 

Ces tirages, la plupart du temps uniques, de constituent pourtant pas des œuvres de Lautrec lui-même. Contrairement à Degas, à Bonnard ou à Vuillard, l'homme ne s'est pas attaqué au médium. Il avait simplement la chance de connaître un photographe professionnel, Paul Sescau (dont il a du reste fait un portrait en pied), et d'avoir connu deux amateurs passionnés, François Gauzi et Maurice Guibert. Gauzi publiera peu avant sa mort ses souvenirs sur l'artiste, enrichissant sa plaquette de nombreuses reproductions montrant Lautrec dans tous ses états. Il est la plupart du temps travesti avec ses amis, ce qui permet au Kuntmuseum de parler aujourd'hui (un peu abusivement) de performances avant la lettre. 

Lautrec est ainsi figuré en Japonais, en travesti, en Chinois ou en muezzin. La chose sent la blague de potache. Un peu dessaoulé, Maurice Guibert l'a aussi montré en peintre, ce qui se révèle plus intéressant. Le visiteur peut ainsi découvrir l'Albigeois dans son atelier, en train de mettre la main à «La danse au Moulin Rouge», ou peignant dans un jardin «Berthe la sourde». Il est également arrivé à Lautrec de travailler d'après photo. Là, cela devient passionnant. Le visiteur constate les transformations que l'artiste inflige à la réalité. Jane Avril, qu'il montre précocement vieillie, était une jeune et jolie femme. Misia Natanson, la muse des Nabis, ne possédait pas la sécheresse anguleuse que lui prête le peintre en la montrant au piano.

Fonds de couleur 

Il fallait donner une forme à cette exposition, qui se serait mieux prêtée à un beau livre. C'est là que les choses se gâtent. Depuis ses agrandissements et réfections des années 1980, le Kunstmuseum constitue un lieu très problématique. Les murs restent sans chaleur. L'éclairage au néon est terrible. Le parcours semble peu clair. Le musée tient du coup de la clinique. Je rappellerai à tout hasard que, lors de sa première réouverture après travaux, il présentait tous ses tableaux sans cadres autres qu'un filet de métal, les bordures dorées ayant bien failli passer à la poubelle. Il n'en va plus de même aujourd'hui, mais aucun effort de réchauffement n'a produit son effet. Le Kunstmuseum reste triste et incohérent. 

Le décorateur a ici tenté de la couleur partout sur les cloisons. Il y a du rose qui sent le vieux poudrier, du saumon pas très frais, des bleus réfrigérants et même un rouge franchement agressif. Comme les peintures et les lithographies demeurent la plupart du temps petites et que les photos le sont encore davantage, ces fonds ne se remarquent que trop. Les lumières écrasent en plus les œuvres, supprimant ce qu'elles peuvent offrir de nuancé. Ajoutez à cela que «Toulouse-Lautrec» et la photographie» fait bien trois salles de trop, et vous aurez une idée de l'échec.

Erreurs récurrentes 

Tous les musées peuvent se tromper, même à Berne. L'ennui, c'est qu'ici les erreurs deviennent récurrentes. Même la remarquable rétrospective sur le symbolisme en a pâti il y a deux ans. Le Kunstmuseum de Matthias Frehner, qui organise trop de présentations temporaires au détriment de ses collections permanentes, vient ainsi de livrer un Max Gubler ennuyeux après une sélection triste comme la pluie de la collection Stefanini (depuis montrée à la Fondation Gianadda de Martigny) ou une rétrospective déprimante d'Ernest Biéler. La dernière vraie réussite à ce jour reste l'hommage rendu à la sculptrice française Germaine Richier en 2013. Il serait peut-être temps de se ressaisir. 

(1) Je compte pour beurre le «Moulin-Rouge» de Baz Luhrmann avec Nicole Kidman, sorti en 2001.

Pratique 

«Toulouse-Lautrec et la photographie», Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 13 décembre. Textes en allemand et en français. Tél. 031 328 09 11, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h le mardi jusqu'à 21h.Enorme catalogue, publié par Hirmer. Photo (Kunstmuseum Bern): Maurice Guibert imagine Lautrec portraiturant Lautrec. Photo recadrée. L'image est en pied.

Prochaine chronique le dimanche 27 septembre. Un  roi de France a été tué par un cochon. Michel Pastoureau nous raconte ça dans son dernier livre.

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