Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Quand Max Gubler passait pour un génie suisse

C'est un nom. Un nom que l'on lit parfois, dans les musées alémaniques, sur les étiquettes de grands tableaux suisses de la première moitié du XXe siècle. Un nom qui sombre cependant dans l'oubli. Considéré dans les années 1940 ou 1950 comme «le plus grand peintre vivant du pays», Max Gubler s'est fait dépasser par sa droite comme par sa gauche. Nous avons depuis connu comme génies nationaux aussi bien Hans Erni que Jean Tinguely, Mario Botta ou les duettistes Fischli & Weiss. Même Pipilotti Rist, aujourd'hui sur la touche, a un instant pu faire illusion. 

Qu'est devenu Gubler? On ne le sait pas trop. La dernière grande rétrospective dédié au Zurichois a eu lieu à Berne en 1969. L'artiste restait encore vivant, mais... Le peintre avait fait son krach nerveux en 1957. Depuis 1958, il allait d'un asile psychiatrique à l'autre. Il avait posé les pinceaux en 1961, après la mort de sa femme. Personne n'avait vu ses dernières toiles, jugées effrayantes par les siens. Elles resteront longtemps cachées après son décès en 1973, de peur qu'elles n'entachent une réputation déjà déclinante. La preuve! C'est en première que le Kunstmuseum de Berne propose cet œuvre tardif dans le cadre de l'actuel «Max Gubler, Ein Lebenswerk».

Trois frères artistes

Mais, avant d'en arriver à la manifestation, des présentations s'imposent. Max Gubler est né en 1898. Fils de peintre. Ses deux frères deviendront aussi artistes. Il est permis de lui préférer aujourd'hui son aîné, Eduard. Ses premiers chocs visuels lui viennent, pendant la guerre de 14, d'Hodler, de Cuno Amiet, de Giovanni Giacometti et de Van Gogh. En 1919, il rencontre Maria, qui devient sa compagne, sa muse et son modèle. Son premier marchand est Han Coray, qui joue un grand rôle en Suisse dans la diffusion de l'art africain. Après avoir beaucoup voyagé en Italie, Gubler s'installe à Paris en 1930. Il y reste sept ans. 

La suite demeure helvétique avec des concours, des commandes officielles et bien sûr des échecs. L'homme n'en devient pas moins une figure reconnue du paysage suisse-allemand. Il produit des mosaïques, des illustrations de livres et des peintures murales en plus de ses tableaux, qui commencent à bien se vendre. Il faut dire que Gubler reste figuratif, tout en ayant l'air moderne. Cet art du juste milieu séduit aussi bien les amateurs que les bourgeois décorant leur intérieur. En 1952, le Zurichois peut ainsi inaugurer, à la Biennale de Venise, le pavillon suisse que vient de terminer Bruno Giacometti.

Une peinture datée 

Tout aurait bien pu continuer sans les problèmes psychiques et, soyons justes, les changements de mode. L'abstraction déboule en force dans les années 1950 avec des concepteurs aussi «biscuit sec» que Max Bill, Richard Lohse ou Camille Graeser. Gubler s'adresse à une génération plus âgée, comme celle d'Oskar Reinhart, qui commande pour son musée des fresques à Karl Walser (le frète de l'écrivain Robert Walser). Sa disparition à terme semble programmée. Ses grandes toiles en hauteur représentant des femmes (et en particulier la sienne, Maria) dans l'atelier et ses paysages un peu trop proches d'Edvard Munch ont fait leur temps. 

L'actuelle manifestation annonce-t-elle une remise en selle? Pas vraiment. Evidemment, les créations des années 1958 à 1961 détonnent par leur caractère explosif. Mais elle ne rachètent pas un style conventionnel, terne et surtout répétitif. Comme pour bien des artistes, les débuts se révèlent plus intéressants. Ils lorgnent sur les avant-gardes allemandes des années 10 et 20. Mais son aîné Eduard apparaît plus doué. Dans l'éventail si riche des peintres alémaniques figuratifs de la première moitié du XXe siècle, Gubler peine du coup à trouver sa place aux côtés d'Augusto Giacometti, de Niklaus Stöcklin, d'Otto Morach, d'Hermann Scherer ou d'Otto Müller.

Le cristal dans tous ses états

L'accrochage Gubler se poursuit étrangement, avec quelques tableaux de «rab», au sous-sol. Ils y précèdent l'exposition «Pierre de lumière, Vision du cristal dans l'art» (jusqu'au 6 septembre). Cette dernière laisse perplexe. Le Kunstmuseum de Berne, qui nous avait habitué à bien des ratages, s'égare ici complètement. Le visiteur passe du cristal lui-même au glacier sublime avec un détour par la forme du prisme. Fallait-il vraiment convoquer Friedrich, Lyonel Feininger ou Caspar Wolf pour ça? Ceci d'autant plus que les collections du musée, remarquables, se voient une fois de plus ratatinées dans quelques salles. L'établissement manque d'un véritable maître à bord.

Pratique 

«Max Gubler, Ein Lebenswerk», Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstrasse, berne, jusqu'au 2 août. Tél. 031 328 09 49, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. Photo (Kunstmuseum/Pro Litteris): Un double portrait fragmentaire de Max Gubler. Le tableau orne la couverture du catalogue. Il était déjà à Berne lors de la rétrospective de 1969.

Prochaine chronique le vendredi 5 juin. Le Mudac lausannois remet les pendules à l'heure avec sa nouvelle exposition.

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