Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Maîtres modernes en vente, ou les nazis contre "l'art dégénéré"

Crédits: DR, Kunstmusem Bern

L'exposition n'arrive pas par hasard au Kunstmuseum de Berne. Le musée a hérité, comme on le sait, la Collection Gurlitt. Une patate chaude. Que dis-je? Brûlante. Qu'y a-t-il de spolié et d'honnêtement acquis dans les innombrables tableaux légués par un fils de marchand ayant beaucoup fricoté avec les nazis?

Il ne s'agit pas ouvertement de problèmes de restitutions avec «Moderne Meister», qui a ouvert en avril dans un sous-sol transformé pour l'occasion en une seule et immense salle. Le propos tourne autour de l'invention sous Hitler d'un «art dégénéré». Sous sa dictature, des artistes se virent en effet interdits d'enseignement, d'exposition, voire même de peindre. Ceux qui ne s'exilèrent pas durent se cacher, ou du moins se faire discrets, comme Willi Baumeister ou Otto Dix. En 1937, les institutions publiques se virent dans la foulée «purgées» de quelque 20 000 œuvres, dues à 1400 créateurs. C'est dire si la définition de la dégénérescence était vaste. Qu'y a-t-il de commun entre Vincent Van Gogh, mort alors depuis plus quarante ans, et Ernst Ludwig Kirchner, installé à Davos où il finira par se suicider en 1938?

Vente à Lucerne en 1939

De 1937 à 1941, en partant de Munich, les nazis ont fait circuler à travers l'Allemagne une énorme présentation thématique d’œuvres jugées décadentes et maladives. L'une des plus belles expositions d'art moderne du XXe siècle, soit dit en passant, qui suscita paradoxalement des vocations de peintre ou de collectionneur. Les gens exposés étaient en effet souvent célèbres à New York ou à Londres. C'est ce qui donna aux nazis l'idée d'en disperser une partie à l'étranger, afin de se faire des devises. Notez, ce qu'on ne rappelle hélas pas souvent, qu'ils agirent de même avec des «vieux maîtres», dont certaines toiles se virent pour la circonstance qualifiées de «mineures».

Il n'y eut en fait qu'une seule grande vente. Elle se déroula à Lucerne le 30 juin 1939. Avec l'argent de la Ville (Sonderkredit), le Kunstmuseum de Bâle fut l'un des principaux acquéreurs. Après l'été 39, c'était trop tard. Notons cependant que par l'intermédiaire de Fischer à Lucerne, qui avait organisé l'événement de juin, des Suisses purent continuer acheter en Allemagne. Le Kunstmuseum de Berne peut ainsi montrer un Franz Marc acquis par un amateur suisse à Berlin en décembre 1944. Il était temps! Les acquéreurs eurent aussi des soucis après 1945. Devraient-ils rendre, ou non, leurs emplettes? Il fut décidé qu'un Etat vendant ses propres biens, comme l'Allemagne l'avait toujours fait même avant Hitler, ne pourrait rien réclamer. Mais le collectionneur Othmar Huber, dont le Kunstmuseum abrite aujourd'hui la fondation, n'accepta jamais de prêter un seul tableau en Allemagne fédérale. On ne sait jamais!

Historiques complets

Il y avait plusieurs manières de raconter cette histoire, qui pourrait avoir comme pendant les ravages du «réalisme socialiste», imposé dès 1929 en Union soviétique. Le Kunstmuseum a choisi la plus brouillonne et la plus compliquée, ce qui n'étonnera personne. Montée par Daniel Spanke, l'exposition adopte d'abord un axe chronologique. Le visiteur découvre l'histoire des principaux tableaux modernes entrés dans son fonds bernois depuis 1933, alors que le musée restait dirigé par Conrad von Mandach. Une date clé. C'est l'accession d'Hitler au pouvoir. C'est aussi le moment où le musée achète directement à Kirchner un de ses plus grands tableaux (quatre mètres de large) pour 4250 francs (une jolie somme à l'époque). Suit l'époque où Max Huggler est à la barre. Le directeur est aussi collectionneur (Mondrian, Picasso, Schwitters...) On ne voyait alors pas là des conflits d'intérêt. Dieu merci! Le Kunstmuseum a reçu le tout.

Ce fil rouge (au propre, les murs sont ici sang de boeuf) va jusqu'à 2016. Le musée raconte les différents apports reçus. Celui des Rupf, qui furent en 1908 les premier clients de Kahnweiler, le marchand des cubistes. Celui des Thannhauser, qui se virent accueillis pendant la guerre. La bonne idée est de donner ici l'historique complet des œuvres. Ce devrait toujours être le cas. Par honnêteté d'abord, mais un «pedigree» confère aussi à certains chefs d’œuvre un supplément d'âme. Il n'est pas indifférent d'apprendre qu'un très beau Van Gogh (avec tournesols, of course) a appartenu avant d'arriver à Berne à Paul Gauguin, puis à Edgar Degas.

Propos assez confus

Le centre de la salle, avec cimaises blanches, apparaît en revanche très confus. Il y a trop de thèmes. Trop de directions. Tout y passe, des artistes sous le nazisme à l'art officiel sous Hitler (Arno Brecker, sculpteur à la botte), avec un détour par la «protection spirituelle» en Suisse entre 1939 et 1945. Le musée a pensé bien faire. Il s'est éparpillé. Il y avait là matière à au moins trois autres expositions. Des accrochages qu'il sera difficile de refaire maintenant. Ce qui est fait n'est plus à refaire. Enorme, le catalogue a déjà développé tous les sujets.

Pratique

«Moderne Meister», Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 21 août. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h.

Cet article est suivi de quelques considérations sur le Kunstmuseum de Berne.

Photo (DR): Une toile d'August Macke, peinte en 1914. Hermann et Margrit Rupf, qui étaient des commerçants bernois passionnés d'art contemporain, l'ont acquis à la vente de Lucerne en 1939. 

Prochaine chronique le mardi 28 juin. Que faut-il penser de l'actuelle Biennale d'architecture à Venise?

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."