Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Les princes de Liechtenstein s'égarent un peu au Kunstmuseum

Crédits: Collections princières du Liechtenstein, Kunstmuseum Berne

Le Kunstmuseum de Berne reste plutôt voué à l'art moderne et contemporain. Il possède d'ailleurs peu de collections anciennes, à part un intéressant ensemble de primitifs italiens, légués par le peintre Adolf von Stürler au XIXe siècle. Il arrive pourtant à l'institution de proposer une exposition classique, détonnant dans ses murs de béton. Il y a naguère eu une rétrospective du préraphaélite anglais Edward Burne-Jones. Il s'y trouve aujourd'hui des miettes des collections du prince de Liechtenstein. Celles-ci se promènent beaucoup (même à Evian), mais il faut dire qu'il s'agit d'un fonds énorme. On se souvient pour une mauvaise raison de leur récente visite à la Fondation Caumont d'Aix-en-Provence. La «Vénus» de Cranach, faisant là-bas l'affiche, a été saisie comme un faux par la Justice française. L'affaire, qu'on devine longue et douloureuse, reste en cours. 

Rien d'aussi sensationnel à Berne. L'institution propose un sage mélange d’œuvres de toutes les époques. Il faut dire que, comme dans la collection royale anglaise, il y a aussi bien là de grands bronzes que des maîtres anciens, des portraits de famille, des tapisseries, des porcelaines ou des meubles. Il a bien sûr fallu des générations pour entasser tout cela. Si la famille existe depuis le Moyen-Age, le virus de l'art ne l'a cependant atteinte que dans les années 1650. Peinture flamande. Rubens. L'ensemble de l'artiste encore aujourd'hui possédé par les Liechtenstein est fabuleux, même si le hall du Kunstmuseum de Berne n'offre que des tapisseries et des gravures d'après leur cycle consacré au Romain Decius Mus, dont vous connaissez bien sûr tous l'histoire (1).

Deux palais et un carrosse 

Richissime, la famille a achevé son ascension politique au XVIIIe siècle. Ducs de Jägerndorf depuis 1622, les Liechtenstein voient en 1719 leurs possessions du côté de Vaduz élevées en principauté indépendante par l'empereur Charles VI, le père de Marie-Thérèse d'Autriche. Ils sont donc «von un zu Liechtenstein», le «zu» les liant à un lieu où ils sont maîtres chez eux. C'est alors qu'ils construisent leurs deux palais de Vienne, un pour l'été, l'autre pour l'hiver. Celui d'été sert aujourd'hui de musée. Celui d'hiver, restauré entre 2007 et 2013, abrite leur banque et des lieux de réception, qu'il est possible de louer. Beaucoup d’œuvres sont entrées à l'époque. La plus spectaculaire, le carrosse de conte de fée commandé à Paris, n'a hélas pas fait le voyage. Il aurait pourtant pu aujourd'hui l'accomplir en voiture. 

L'histoire récente se révèle plus complexe. Les Liechtenstein n'ont jusqu'au XXe siècle jamais mis les pieds à Vaduz. Ils résident entre Vienne et leurs immenses domaines privés de Silésie (2400 kilomètres carrés). L'écroulement de l'empire, en 1918, n'a pas affecté leur pouvoir. La menace de l'Anschluss en 1938 se révèle d'un autre ordre. Confiscation probable de la collection. Comble de malchance, le prince François Ier, sans enfants, choisit de mourir à ce moment là et sa veuve est Juive (un épisode toujours tu dans les histoires des Liechtenstein). François est le premier a avoir rendu visite à ses sujets. Il a en quelque sorte préparé le terrain. Les Liechtenstein partent dare-dare pour Vaduz avec le plus de tableaux possible, tandis que la veuve file en Suisse.

Nouveaux achats après 2000

En 1945, leur palais d'hiver ayant été bombardé, les princes restent à Vaduz. Ils perdent en 1948 leurs biens à l'Est, confisqués par les communistes. L'argent se met à manquer, et il leur faut des liquidités pour se refaire. La banque, qu'ils transformeront peu à peu en une affaire colossale. Le prince vend des tableaux très importants: Vinci, Gentileschi, Guido Reni... C'est à partir de 2000 que Hans Adam II, monté sur ce qui constitue tout de même un trône en 1989, se remet à acheter comme un fou, avec des moyens illimités. Il faut dire que la fortune familiale tourne aujourd'hui autour de 5 milliards (autre source 3 milliards, mais à ce niveau-là...). Hans Adam essaie de récupérer les œuvres jadis sorties des collections (2). Il les entoure d'autres du même genre. Rien que l'art ancien. C'est l'acheteur No 1 classique, avec le milliardaire américain Thomas Kaplan. Il lui faut des Frans Hals, des Frans Snyders ou des Rembrandt. 

L'ensemble vu à Berne se compose du coup pour une moitié d’œuvres patrimoniales, qui ont passé presque toute leur existence avec les Liechtenstein, et pour l'autre d'acquisitions récentes. Une lecture attentive des étiquettes s'impose. Les deux parties se complètent en effet harmonieusement. Aucun hiatus. Hans-Adam II, qui est à part cela un monsieur autoritaire, capable d'annuler une exposition de ses biens au dernier moment à la suite d'un incident politique (3), sait adopter le goût de ses ancêtres. Dommage que ne soit pas venu à Berne le Cabinet Badminton, sommet de la marqueterie de marbres florentine du XVIIIe siècle, acquis à Londres pour une trentaine de millions...

Deuxième garniture 

Le cabinet eut en effet rehaussé un ensemble assez moyen. Bien sûr, le Rubens est magnifique, le portrait d'homme par Raphaël rare, le Hals fabuleux et l'Elisabeth Vigée-Lebrun très étrange. Le public n'en a pas moins l'impression de parfois voir la seconde garniture d'un fonds magnifique, et ceci dans un lieu ne s'y prêtant guère. A l'étage, puisque l'exposition en comporte deux, il y a même une ou deux toiles assez médiocres, du genre haut des murs dans un palais vertigineux. Les éclairages n'arrangent rien. La peinture ancienne ne supporte ni les leds, ni le néon. Et puis, un peu de mise en scène n'aurait pas fait de mal. On ne demande pas à Berne le faste de la Queen's Gallery ouverte en 2002 dans Buckingham, mais tout de même... 

(1) Je la rappelle tout de même. Ce général romain se voua aux dieux infernaux pour permettre la victoire de son peuple. Nous sommes au IVe siècle avant Jésus-Christ.
(2) Elizabeth II, qui a érigé la collection familiale en fondation inaliénable, agit de même avec infiniment moins d'argent.
(3) Je n'invente pas. C'est arrivé à Londres.

Pratique 

«Liechtenstein, Les collection princières», Kunstmuseum, 9-11, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 19 mars. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Collections princières du Liechtenstein, Kunstmuseum Berne): La partie supérieure du "Portrait de Caroline de Liechtnstein en Iris" par Elisabeth Vigée-Lebrun, 1793. 

Prochaine chronique le vendredi 13 janvier. Deux livres sur des villes. Los Angeles par Laure Murat. Venise par Matthias Zschokke.

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