Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Le Zentrum Paul Klee sur penche sur le "Kosmos" de l'artiste

Crédits: Zentrum Paul Klee, Berne 2018

Je ne sais plus où j'ai lu que Picasso et Klee étaient les deux plus grands peintres du XXe siècle. Leur destin posthume se révèle pourtant bien différent. Tandis que le premier se répand partout, surtout en ce moment (je viens encore de lire qu'il y aurait à la rentrée une énorme exposition Picasso au musée éponyme de Paris, plus une autre, non moins mahousse, au Palazzo Reale de Milan), il faut encore aller à Berne pour découvrir Klee en majesté. Voilà qui me semble plus raisonnable. Il y a autrement des moments où l'offre finit par tuer la demande. 

Chacun sait que la collection Klee bernoise, jadis logée au Kunstmuseum, a pris la clef des champs en juin 2005. Elle est alors allée en banlieue (banlieue chic, je précise tout de suite) grâce à l'argent de Maurice M. Müller. Je vous ai souvent parlé du bâtiment de Renzo Piano en forme de triple vague. Je vous ai non moins fréquemment parlé des problèmes d'argent et de fréquentation de cette nouvelle institution, sans cesse au bord du gouffre. Le malentendu entre l'immensité de l'architecture et la minuscule taille des œuvres ne s'est jamais apaisé. Je garde toujours l'impression que le Génois Piano n'a jamais regardé un Klee avant de se mettre à sa planche de travail.

Klee dans la grande halle

Il faut donc faire avec. Depuis l'arrivée de Bâle de Nina Zimmer, venue coiffer les musées bernois, l'église a néanmoins été remise au milieu du village. Klee doit occuper la grande halle du haut. L'exposition secondaire peut se voir consacrée à un autre artiste. C'est du reste en ce moment le cas pour la Libanaise Etel Adnan qui, à mon humble avis, ne méritait pas davantage. Reste qu'il faut toujours trouver un nouveau point de vue pour présenter Klee. Le problème n'est pas matériel. Sur les quelques 10 000 œuvres créées entre la fin du XIXe siècle et 1940 par cet Allemand de Berne, le musée en détient 4000. Beaucoup étaient déjà sa propriété. D'autres le sont devenues depuis le don plus que généreux de Livia Klee. Le reste est formé de dépôts à long terme. Il y a vraiment de quoi puiser, en sachant que quelques emprunts demeurent toujours possibles. 

Rien d'extérieur, cette fois, pour «Kosmos Klee», qui durera jusqu'à la fin octobre. Les commissaires et la restauratrice Myriam Weber ont sorti des réserves environ 200 pièces. L'idée était d'explorer les nombreuses techniques expérimentées par l'artiste au cours de sa vie, même s'il serait plus juste de parler ici de cuisines personnelles. Elles concernent bien sûr la matière picturale avec des couleurs à la colle, des décalques à l'huile, des grattages ou des pulvérisations. Mais il y a aussi les supports, fort peu orthodoxes chez Klee. Ce monsieur ne peint pas comme tout le monde sur toile ou sur bois. Il y a chez lui de la jute, du coton, de la soie, de la gaze, souvent collés l'un par dessus l'autre. A ses débuts Klee a par ailleurs souvent souvent utilisé le fixé sous verre, en travaillant à l'envers. Une technique proche des ex-voto dans les églises.

Une grande fragilité 

Ces choix ont hélas engendré de grandes fragilités. Sur le plan pratique, elle imposent une forte rotation des œuvres afin de les maintenir à l'abri de la lumière. Mais il n'y a pas que cela! Les supports eux-mêmes souffrent du passage du temps. Les peintures n'ont pas vraiment été conçues pour traverser les siècles. D'où de multiples problèmes de maintien en état, ou de restauration. La meilleure chose à faire reste de multiplier les «mises au repos», comme pour des gravures et des dessins. D'où le peu d’œuvres de Klee disponibles pour des expositions. Elles ne supporteraient jamais le tourisme intensif que font en ce moment celles de Picasso. 

La manifestation se révèle bien faite. Ou plutôt je dirais qu'elle permet de voir des pièces que l'on ignorait encore. Le thématique («les anges», «les déesses»...) vient en effet désagréablement se superposer par instants au technique. Il y a des fois où l'on ne sait plus trop de quoi parle «Kosmos Klee». Il se trouve heureusement ici quelques aquarelles admirables, dans un état de fraîcheur stupéfiant. Je pense notamment à «Petit groupe se distinguant de la foule» et à «Groupe de onze», tous deux de 1939, ou à «Enfants devant la ville» de 1928. Au centre de la halle figurent bien sûr, histoire de faire bon poids, plusieurs des toiles (il en existe tout de même quelques-unes!) majeures de Klee. Je pense notamment à «La belle jardinière» de 1939 ou à cet «Insula Dulcamora» de 1938 qui porte le nom de la maladie mortelle dont était atteint l'artiste depuis 1935.

Politiquement correct 

Un dernier mot, Le Zentrum Paul Klee s'est senti le courage de sortir des caves «Negerblick» de 1933. Il y a à côté un gros cartel justificatif en quatre langues disant qu'à cette époque le mot n'était pas encore tabou. Je confirme. Il ne l'est devenu que sous une tardive influence américaine, comme pour tout le politiquement correct. A Dakar dans les années 60, le président Senghor, que l'on peut assez difficilement taxer de racisme, parlait encore d'«arts nègres».

Ce sera tout pour aujourd'hui.

Pratique 

«Kosmos Klee», Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 28 octobre. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Zentrum Paul Klee, Berne 2018): L'une des quelques 200 pièces sorties de caves pour l'exposiiton.

Prochaine chronique le mardi 15 août. Nîmes a aussi remis à neuf son Musée des beaux-arts, qui expose Auguste Chabaud.

 

 

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