Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/L'Historisches Museum se penche sur Niklaus Manuel Deutsch

Crédits: Kunstmuseum, Berne

L'homme vous accueille en début d'exposition. En 1520, Niklaus Manuel Deutsch a peint son portrait à l'huile sur papier. L’œuvre a mal physiquement vieilli. Elle comporte des lacunes. Mais le personnage apparaît bien présent. Niklaus a alors environ 36 ans (sa date de naissance, 1484, n'est pas certaine). Il lui reste une décennie à vivre. La date de décès au 28 avril 1530 se révèle en revanche sûre. Mais l'homme ne va pratiquement plus peindre. Il occupera désormais des fonctions politiques, aboutissement d'une ascension sociale commencée par sa grand-père, émigré de Chieti vers 1460. Les Deutsch, comme leur nom le suggère, venaient plus lointainement d'Allemagne. 

Sous l'autoportrait, un poignard. Il offre ici une double signification. D'une part, l'artiste l'utilisait avec ses initiales afin de signer ses productions, comme son contemporain Lucas Cranach ajoutait un serpent. D'un autre côté, Niklaus a été mercenaire de manière sporadique dans les années 1510. Une section de l'actuelle rétrospective de l'Historisches Museum de Berne se voit du reste consacrée à ce trafic humain (75 pour-cent de mots et d'éclopés), alors tenu en haute estime. Il aura fallu longtemps pour renverser la vapeur. N'oublions pas que l'actuel Musée des Suisse dans le monde (bien mal en point), qui se trouve au château de Penthes, a débuté au château de Coppet comme celui des "Suisses au service de l'étranger", le mot «service» faisant évidemment plus chic. Il ne faut cependant pas cacher les réalités. Le jeune beau-frère de Niklaus Manuel fut étripé à Marignan, en 1515, alors qu'il avait 14 ans.

Peintre, poète et politicien

Nous nous trouvons ici dans un musée d'histoire, et non d'art. L'immense sous-sol qui a aussi bien accueilli le néolithique en Suisse, les Celtes que les voyages de Cook (il s'agit aussi d'un lieu voué à l'ethnographie et John Webber, le compagnon du navigateur anglais, était Bernois) va donc brasser beaucoup d'idées. Niklaus Manuel le permet. L'homme fut à la fois peintre, poète, réformateur et politicien. Il a donc embrassé ce qui se voit inévitablement présenté comme «un monde en mutation». Tout commence dans une ville très catholique, faisant alors figure de tête politique de la Confédération helvétique, le cerveau se situant à Bâle. L'exposition montée par Susan Marti répertorie églises et couvents, dont l'artiste favori deviendra vite notre Niklaus Manuel, à la formation inconnue. 

Beaucoup d’œuvres ont échappé à l'iconoclasme, qui se dit ici «Bildersturm». Un iconoclasme auquel Niklaus, converti de la première heure, a participé. Mais les choses vont lentement à Berne, qui hésite quelle religion adopter, ou conserver, de 1522 à 1528. Tout se passe dans ce qu'on peut appeler la légalité. Il y a des destructions, mais pas systématiques. L'immense Jugement dernier sculpté de la collégiale a ainsi pu rester en place, comme les vitraux. On a retrouvé en 1986 les autres sculptures, plus ou moins mutilées. Elle avaient été utilisées pour des terrassements. Pas étonnant, dans ces conditions, si un nombre élevé de peintures religieuses de Niklaus a survécu. Du beau travail, que l'on peut situer entre l'école du Danube et la production voisine de Hans Fries, à Fribourg.

Un dessinateur hors pair 

Ces panneaux, ces retables même, se voient complétés par des œuvres profanes et de nombreux dessins. Le Kunstmuseum de Bâle n'a certes pas prêté ses grands «Le jugement de Paris» et «Pyrame et Thisbé», ni d'ailleurs sa ravissante «Décollation de saint Jean-Baptiste» où l'on admire le mélange de rudesse et de raffinement, allant parfois jusqu'à la préciosité, caractérisant le peintre. Le Kunstmuseum de Berne a préféré organiser dans son sous-sol un dossier sur un retable incomplet, qui aurait dû trouver sa place ici. Il a dû y avoir un froid, ce qui est de saison. Il n'y a même pas de renvoi d'une exposition à l'autre. Cela laisse quand même beaucoup de Niklaus Manuel à voir, entourés de créations des mystérieux «Maîtres à l’œillet» suisses. Des gens de Fribourg, Zurich ou Baden sur lesquels une grande exposition scientifique devrait se pencher une fois. 

Les dessins sont particulièrement beaux. Ils permettent un rapprochement avec ceux d'Urs Graf, autre artiste mercenaire, plus brutal. Plus direct, celui-là. Là, le Kunstmuseum de Bâle s'est montré très généreux, comme Karlsruhe. La question de la clientèle locale se voit au passage posée. Pour qui ces sujets profanes? Puis c'est la Réforme qui se profile, dans le décor gothique stylisé, très Allemagne de l'Est des années 1960, imaginé par une Valentine Koppenhöfer venant effectivement de Weimar. Luther. Zwingli. Pas encore Calvin. Tout se met en place. Niklaus Manuel se veut un modéré. Il peine à concevoir qu'une conversion doive être obtenue de ses concitoyens par les armes. Il meurt au bon moment, en 1530. L'année suivante éclate, trente et un ans avant la France, la première guerre de religion en Suisse. Ce sont d'ailleurs ces conflits confessionnels qui ont affaibli militairement le pays, et non la défaite de Marignan...

"Danse macabre"

A la fin donc, plus d’œuvres d'art donc, à part l'immense «Danse macabre» murale, perdue certes mais bien connue par une grande copie d'Albrecht Kauw, datée de 1649. Une danse par ailleurs illustrée à l'Historisches Museum par quatre costumes de squelettes conçus pour un spectacle bernois de 1638, qui ont miraculeusement survécu. Un ou deux poèmes dans des vitrines. Et, entre deux panneaux explicatifs historiques, des lettres du peintre. Tracées d'une main ferme, sans une rature, avec des lignes parfaitement droites, elles ne sont pas d'un secrétaire. Il est permis de lire cette écriture élégante. L'allemand a, à tout prendre, moins évolué que le français depuis cette époque.

Pratique

«Mercenaire, iconoclaste, macabre danseur, Niklaus Manuel et le temps de la Réforme: un parcours», Historisches Museum, 5, Helvetiaplatz, Berne, jusqu'au 17 avril. Tél. 031 350 77 11, site www.bhm.ch/fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Kunstmuseum, Berne): Détail d'un retable consacré à saint Eloi, orfèvre.

Phochaine chronique le mercredi 25 janvier. Petit voyage à Bruxelles.

 

 

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