Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE / L'art suisse selon Bruno Stefanini. Bien sage!

C'est la pointe immergée d'un iceberg. Un bloc de glace assez gros pour faire couler deux ou trois Titanic. La Fondation pour l'art, la culture et l'histoire, que le Kunstmuseum de Berne met aujourd'hui en valeur, compte 8000 peintures et sculptures. Plus le reste. Quelques dizaines de milliers d'objets et de documents. Le moins qu'on puisse dire est que Bruno Stefanini, créateur et unique alimentateur de cette Stiftung, possède un gros appétit. D'après les calculs, il achète en moyenne une chose par jour. Alors, dans ces conditions, que sont les quelques 150 pièces proposées au rez-de-chaussée du musée... 

Qui est Bruno Stefanini? Un homme discret. Le catalogue de l'exposition n'en propose aucune interview. Il ne contient aucune photo de ce titan de l'immobilier alémanique. Le visiteur devra se contenter d'une vision en bas-relief et en bronze. Hans Jörg Limbach a eu l'autorisation de fixer les traits du collectionneur en 1975. Ce natif de Winterthour, qui aura 90 ans en 2014, y apparaît déjà vieux. Fils d'un immigré italien, Bruno collectionnait alors depuis longtemps. La légende veut qu'il ait fréquenté lycéen les antiquaires et les brocanteurs. Mais personne ne sait tout de ce mystérieux personnage. Personne, à part sa fidèle collaboratrice Dora Bösiger.

Un roi de l'immobilier alémanique

Si Stefanini constitue un des rois helvétiques de l'immobilier, il ne faut pas imaginer un marchand de biens à la manière du Vaudois Bernard Nicod. Le nonagénaire achète des immeubles, mais il ne les revend pas. Son portefeuille reste donc foncier. Au fil des décennies, il a amassé un énorme "parc", dont il tire des revenus. Sa stratégie est la même dans le domaine culturel. L'Alémanique, qui ne s'accorde aucun jour de repos, accumule. Il y a non seulement les œuvres, centrées sur la Suisse, mais les souvenirs historiques. Goethe, Napoléon, Guillaume II, l'empereur François-Joseph, le tsar Nicolas Ier, Albert Einstein le passionnent au même titre que Kennedy et, bien sûr, le général Guisan. 

Il y a en effet un élément fortement patriotique dans la Fondation pour l'art, la culture et l'histoire. Ancien soldat de la mobilisation des années 39-45, Stefanini pratique encore la "défense spirituelle". Il empêche le départ pour l'étranger d'éléments du patrimoine national. Cela va jusqu'au domaine monumental. Parmi les bâtiments rachetés par ses soins figure ainsi le château de Grandson, actuellement en restauration, qui aurait pu tomber entre de mauvaises mains. Idem pour les tableaux d'Anker ou de Hodler, de Vallotton et de Bocion.

Un goût proche de Christoph Blocher

On l'aura compris. La collection Stefanini ressemble à celle de Christoph Blocher, même si son propriétaire ne développe pas les ambitions politiques et les côtés histrioniques de l'ex-conseiller fédéral. Elle rejette l'abstraction et craint la nouveauté. Tout reste ici très convenable. Pas de nudités fracassantes. Aucune revendication économique. Rien de contestataire sur le plan social. Le Kunstmuseum ne montre ainsi ni Böcklin délirant, ni Steinlen anarchisant, ni Albert Welti démoniaque, ni dadaïstes égarés dans le Zurich des années 1910. Il y a plutôt là des vaches signées Rudolph Koller, des Valaisannes selon Ernest Biéler ou des fleurs et des fruits peints par Max Buri. 

Au fil des cimaises, où les œuvres se voient accrochées par thèmes, le visiteur n'en découvre pas moins des pièces remarquables. Je pense à "Marée montante, le soir", de Vallotton (1915), à "Dado in Paradiso" (1910) d'Augusto Giacometti, au triptyque dessiné "La vita, la natura, la morte" (1898-99) de Giovanni Segantini ou à la seconde version de "L'heure sacrée" (1911) de Ferdinand Hodler. Il est juste permis de se demander si leur présence dans un pays où les artistes en question se voient particulièrement bien représentés ne va pas précisément à l'encontre du propos de Bruno Stefanini.

Des artistes mal représentés à l'étranger 

Et pourquoi donc? Il n'est pas bon, pour leur rayonnement international, que de grands maîtres se voient concentrés en un seul point. Si tel est le cas, on en arrive à ce que demeurèrent longtemps William Mallord Turner ou Edvard Munch. Des provinciaux. La Tate Gallery ou le "Met" de New York ne possèdent toujours pas de grand Hodler. Il s'agit pour eux d'un manque. Idem pour Augusto Giacometti, pionnier de l'abstraction, dont la création se trouve parquée dans nos étroites frontières. Il faudrait enfin un vrai, grand, beau Böcklin à Orsay, qui en propose une toile mineure, payée pourtant fort cher. Notons au passage que le musée parisien a fait grand bien à Cuno Amiet en acquérant il y a quelques années "Le grand hiver" de 1904. Il s'agit là d'un ambassadeur, d'autant plus qu'il y a un skieur au milieu de l'immensité blanche. Mais où sont les neiges d'antan?

Pratique

"Sésame ouvre-toi, Fondation pour l'art, la culture et l'histoire", Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 28 août. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10 à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. Catalogue bilingue de 312 pages. L'exposition ira ensuite à la Fondation Gianadda de Martigny. Photo (DR): "Heilige Stunde" (L'heure sacrée, 1911) de Ferdinand Hodler. Le tableau fait la couverture du catalogue.

Prochaine chronique le mardi 8 avril. Béatrice Helg expose ses photographies à la galerie Ditesheim & Maffei de Neuchâtel. Entretien. 

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