Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/"Klee et les surréalistes" au ZPK. Une réussite surrabondante

Crédits: Keystone

Le problème, avec les musées monographiques, c'est qu'il leur faut toujours davantage tourner autour de l'objet de départ. Mieux vaut cependant ne pas dépasser l'autonomie du chien de garde, cloué à sa niche. Si la laisse est par trop longue, les dégâts deviennent tout aussi redoutables. C'est ce qui est arrivé au Zentrum Paul Klee (ZPK) de Berne, qui n'a pas obtenu la réussite publique attendue. Qu'est-ce que sont bien venus faire là les Chinois tout neufs de Monsieur Uli Sigg ou «Les sept péchés capitaux»? 

Cette fois-ci pas de danger! Avec «Paul Klee et les surréalistes», nous restons au cœur du sujet. Le Bernois n'a certes connu personnellement qu'un ou deux membres de ce cénacle. Pour faire partie de ce cercle franco-français, il fallait venir se faire adouber à Paris par l'anti-pape André Breton. C'est ce qu'ont fait l'Américain Man Ray ou, plus tard, l'Allemand Hans Bellmer. On sait que Paul Klee (1879-1940) a finalement peu voyagé. L'expédition en Tunisie de 1914 est demeurée pour lui une expérience exceptionnelle. D'où d'ailleurs ses échos durables. L'homme a passé le plus clair de son existence entre l'Allemagne et la Suisse.

Hommages ambigus 

Klee n'en a pas moins vécu en un temps où les idées, les images et même les œuvres circulaient. Pas étonnant, donc, si Louis Aragon a écrit dès 1922 qu'à Weimar «fleurit une plante qui ressemble à la dent de sorcière.» L'année suivante, Antonin Artaud, qui était à cette époque encore acteur, dira qu'il «aime assez quelques-uns de ses cauchemars et quelques synthèses cosmiques où toute l'objectivité secrète des choses est rendue sensible.» Un compliment, même si «assez» et «quelques-uns» indiquent de nombreuses réticences. Il faut dire qu'André Breton, cet insupportable sentencieux, assurera dès 1923 que Klee demeure «trop joli, peut-être». Les véritables éloges seront posthumes. Quand René Char ou Joë Bousquet s'exprimeront, en 1946, Klee est mort au Tessin depuis six ans... 

L'exposition montée par Nina Zimmer, la nouvelle patronne des musées bernois, et Michael Baumgartner, en charge du ZPK, n'indique pas ce que Klee pensait de ses admirateurs français. Il devait pourtant connaître le surréalisme, même si le propre du mouvement demeure aujourd'hui toujours d'échapper aux définitions restrictives. Klee se contente de jouer ici, dans l'exposition, le rôle de l'ami à qui on vient faire de flatteuses visites. Il y en a il est vrai de nombreuses. Pensez! L'accrochage compte plus de 250 œuvres, ce qui constitue déjà presque un refus de choisir. Certains invités sont des proches, comme Max Ernst ou Meret Oppenheim. D'autres se font plus lointains. Citons Miró ou Picasso. Une précédente rétrospective du ZPK avait indiqué à quel point Klee et Picasso (qui se sont rencontrés deux fois) ont trouvé peu de choses à se communiquer. Mais, soit dit entre nous, peut-on vraiment considérer Picasso comme un surréaliste, si ce n'est par accident?

Parcours aléatoire

L'itinéraire reste un peu aléatoire, comme toujours dans l'immense salle à la voûte en berceau imaginée par Renzo Piano. Une salle davantage conçue pour jouer au basket ball que pour présenter des expositions. Un décorateur a imaginé un cloisonnement, mais sans réellement donner de sens au parcours, conçu comme thématique. Le même, sans doute, a proposé de projeter au plafond une lumière rose indien du plus curieux effet. Il y a de toute façon trois travées, ce qui laisse en suspens le moment de voir celle du milieu. Les cloisons restent enfin blanches, pour faire moderne. C'est neutre, certes, mais aussi assez terne. 

Il me semble d'autant plus triste de devoir le déplorer que les oeuvres retenues se révèlent souvent de premier ordre. Le ZPK a récemment accordé de nombreux prêts au Centre Pompidou, afin que ce dernier puisse proposer une assez étrange exposition sur l'ironie chez Klee. Tout se paie dans la vie. Beaubourg s'est donc montré plus que généreux dans ses renvois d'ascenseur. Il y a à Berne de véritables icônes, à commncer par la "Table" surréaliste d'Alberto Giacometti (version bronze) à l'ouverture. Le visiteur retrouvera aussi bien le "Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire" de Giorgio de Chirico (mais quel rapport avec Klee, au fait?) que l'historique "Rencontre d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection" de Man Ray. Les musées américains ont suivi, de la Fondation Menil de Houston à Philadelphie. On ne peut rien refuser à ceux qui disposent du stock Klee. Les Beyeler ont fait l'appoint en chefs-d'eouvre. Rapport ici de bon voisinage.

Beaucoup de petits tableaux

Il y a ainsi énormément à voir. Je soulignerai le fait que beaucoup d'oeuvres demeurent petites, à l'instar des aquarelles du maître. C'était l'occasion de sortir des réserves les miniatures dont les musées, avec leurs trop vastes cimaises, ne savent généralement que faire. L'amateur retrouvera ainsi les tableautins issus des dons et du legs Curt et Erna Burgbauer à Zurich. La qualité n'a rien à voir avec le format, on le sait. Alors pourquoi faut-il qu'une oeuvre dite "muséale" soit toujours gigantesque? 

Tout bien pesé, il s'agit d'une réussite. Je suis content de le faire modestement savoir. Il y a peu d'affiches à Berne (et encore moins ailleurs...). Une presse minimale. Et par conséquent un quarteron de visiteurs. Quand je suis reparti, la nuit tombée, dans l'immense hall traversant le ZPK à la manière d'une aérogare, j'avais l'impression de faire partie des derniers passagers attendant leur avion du soir.

Pratique

"Paul Klee et les surréalistes", Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 12 mars. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Keystone): Magritte est aussi là. Tantôt à propos. Tantôt moins. Quel rapport entre "Le Viol", ici reproduit, et Paul Klee?

Cet article est immédiatement suivi d'une autre chronique bernoise.

Prochain article le lundi 26 décembre (jour de la saint Etienne!). Haute couture soviétique à La Chaux-de-Fonds.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."