Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Klee et Kandinsky se retrouvent pour l'été

Un grand nom à l'affiche, c'est bien. Deux têtes d'affiche produisent cependant davantage que le double d'effet. Il s'agit d'un système exponentiel que le cinéma connaît depuis des décennies. Le Zentrum Paul Klee a compris l'astuce. Il a opposé Paul Klee superstar à Picasso. A Sigmar Polke. A d'autres encore. Aujourd'hui, il propose le match au sommet entre le Bernois et Wassili Kandinsky. Une longue amitié artistique, avec ce que cela suppose de rivalités. En peinture comme ailleurs, un collègue n'est pas tout à fait un être humain. 

Dans l'une des vagues dessinées par Renzo Piano, sous un plafond dont la hauteur évoque davantage le tournoi de basket que la galerie de tableaux, le Zentrum nous raconte l’histoire depuis 1900. Klee et Kandinsky se sont rencontrés à Munich dans l'atelier de Franz von Stuck, le symboliste bavarois. Klee est jeune. Le Russe nettement moins. Il n'en s'agit pas moins d'un débutant. La manière dont l'aîné mélange ses couleurs, «avec une sorte de pédantisme», agace son cadet, qui s'en souviendra dans un texte de 1919.

L'inventeur de l'abstraction lyrique 

Entre-temps, Kandinsky est devenu, à Murnau puis à Moscou, l'inventeur de l’abstraction lyrique. Le Zentrum peut ainsi proposer de lui quelques toiles fondamentales de cette époque jaillissante, comme «Impression six: dimanche», «Improvisation: Ma gorge» ou un très étonnant «Nu», à peine suggéré de 1911, prêté par un heureux collectionneur privé. Les deux hommes vont se retrouver professeurs au Bauhaus, à Weimar, puis à Dessau à partir de 1922. Leur enseignement, plutôt aride, ne les empêche ni de peindre, ni de fraterniser. A Dessau, ils habiteront une double villa, conçue par l'architecte Walter Gropius, arrosant à la même heure leurs fleurs. 

Cette période prend fin en janvier 1933. Hitler est arrivé au pouvoir. Klee se replie logiquement sur Berne, la ville de son enfance. Kandinsky se cherche un nouveau havre. C'est Neuilly-sur-Seine, près de Paris. Paradoxalement, le Russe retombe plus vite sur ses pieds. Dès 1934, il entre dans sa période biomorphique, que je trouve personnellement autrement plus excitante que le temps du Bauhaus. Devenu Français, il refuse d'émigrer aux Etats-Unis en 1941. Il meurt à Neuilly en 1944. Klee ne retrouve son régime de production que vers 1938. Il produit frénétiquement jusqu'à son décès en 1940. Les deux amis correspondent. Ils se revoient une ou deux fois. Mais, comme l'un l'écrit à l'autre, «le temps de Dessau est bien terminé...»

L'union de deux forces 

Coproduisant l'exposition avec le Lenbachhaus de Munich, où elle aura lieu du 23 octobre au 24 janvier, l'exposition apparaît du coup très équilibrée. Je fournis les Klee et tu me prêtes les Kandinsky. Les deux artistes bénéficient donc de la même représentation, que ce soit sur le plan quantitatif et qualitatif. Notons seulement que si, grâce à différents dons et dépôts à long terme, les 4000 Klee bernois couvrent toute la carrière de l'artiste, il n'en va pas de même pour Kandinsky à Munich. La ville a hérité de la collection de Gabriele Münter, une compagne avec qui l'artiste a rompu en 1916. Pour la suite, il a donc fallu chercher ailleurs, de New York à Paris. 

Comment Berne peut-il intéresser le Salomon Guggenheim Museum, le Centre Pompidou ou le MoMa? Très simple. Ces colosses auront un jour besoin de Klee, qu'ils iront chercher au Zentrum. Il faut donc maintenir de bons rapports de collaboration. Vu le nom des sponsors, plutôt locaux, on se dit même que ces grands musées ont pour une fois fait un effort financier. Kandinsky se voit ainsi représenté sur un mur par trois tableaux chocs venus l'un d'une obscure fondation du Liechtenstein, l'autre du Guggenheim et le troisième du Kunstmusuem de Berne. Les Rupf, des commerçants de la ville, avaient tôt repéré le Russe, comme il l'avaient fait avant lui pour Picasso et Braque.

Public trop rare 

On pourrait s'imaginer que cette exposition, où les tableaux et les aquarelles flottent un peu sur les cimaises, attire les foules. Ce n'est pas le cas. Aucune file d'attente à l'entrée. Un public assez clairsemé dans la halle. Rien ne vient rappeler le «Gauguin» de la Fondation Beyeler, qui vient, je le rappelle, d'accueillir 370.000 personnes. Les deux «K» font pourtant partie des géants du XXe siècle. A quoi imputer la faute? A une publicité trop discrète? Au fait que l'institution n'a toujours pas trouvé sa place? Au dynamisme des privés? Une chose semble en tout cas évidente. Une belle réunion d’œuvres ne suffit pas. Le savoir-faire n'est aujourd'hui plus rien sans le faire-savoir.

Pratique

«Klee & Kandinsky», Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 27 septembre. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (Paul Klee Zentrum): "Auour du cercle", venu du Salomon Guggenheim Museum de New York.

Prochaine chronique le samedi 18 juillet. Dennis Oppenheim refait son apparition à Genève, où il scandalisa en 1982.

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