Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/"Ich bin Maler", Paul Klee est de nouveau maître chez lui

Crédits: Zentrum Paul Klee

Serait-ce le retour à la normale? Le Zentrum Paul Klee de Berne a rangé les Chinois de la collection Uli Sigg. Ne restent aujourd'hui en place que ceux du Kunstmuseum de la ville, qui a prolongé cette seconde partie de l'exposition jusqu'au 25 septembre. Le grand bâtiment de Renzo Piano se retrouve aujourd'hui avec le seul Klee. Il en restera de même cet automne, quand le musée présentera «Klee et les surréalistes», dont l'ouverture est prévue le 8 novembre. Je ne saurais vous dire s'il s'agit déjà là de l'influence nouvelle de Nina Zimmer. La toute fraîche surintendante des musées bernois avait proclamé haut et fort que le devoir logique du Zentrum était de montrer l'artiste pour lequel il avait été conçu et financé grâce au mécénat opulent de la famille Müller. 

Il fallait bien sûr un fil conducteur. Un thème. L'actuelle présentation s'intitule «Ich bin Maler» (Je suis peintre). La phrase est tirée d'une ligne tracée en 1914 par Klee dans son journal. Jusque là, l'homme se considérait plutôt comme un dessinateur et un graveur. Ses premières peintures, parfois exécutées sous verre, ne le convainquaient pas complètement, voire pas du tout. Il lui fallait apprivoiser la matière. Il convient de dire que le Bernois fera toujours partie des artistes développant d'étranges «cuisines». Avec lui, pas d'huile simplement posée sur la toile. Il suffit de lire les étiquettes. Les mots qui décrivent la matière et le support forment un étrange catalogue. Il est question de carton, de gaze, de craie pilée, de décalque, de pulvérisation ou de pochoirs. D'où la nécessité d'un véritable attirail, dont l'usage se voit révélé par des vidéos.

Un expérimentateur

Klee est ainsi resté un expérimentateur tout sa vie. Sa fantaisie, on le sait, faisait tache aux Bauhaus de Weimar et de Dessau, si psycho-rigides. La constance des sujet semi-figuratifs, l'humour des titres choisis, les étranges torsions subies par un carré sacralisé rejoignaient la joyeuse anarchie des moyens utilisés. Une anarchie qui ne va pas sans affoler, trois quarts de siècle plus tard, les restaurateurs appelés à la rescousse. Tout cela pose bien entendu des problèmes de conservation. 

L'ensemble proposé sur ce sujet un peu lâche tient du florilège. Michael Baumgartner, directeur du Zentrum, a picoré dans les collections. Formées d'un fond initial complété par Livia Klee, belle-fille de Paul, celles-ci comptent environ 2000 pièces en propriété. S'y ajoutent 2000 autres peintures, aquarelles et dessins déposées sous forme de prêts à long terme. Autant dire qu'il y a de quoi faire. L'observateur notera cependant que, cette fois, les prêteurs se sont vus favorisés. Sans doute s'agissait-il de les rassurer. Ces dernières années, les présentations temporaires se sont un peu éloignées du sujet...

"Bewegte Bilder"

Tout cela nous vaut une belle présentation estivale que complète, au sous-sol, «Bewegte Bilder». Aux cimaises jusqu'au 8 janvier 2017, cette dernière manifestation se penche sur les rapports de Klee avec le mouvement, qu'il s'agisse d'une danse ou de la simple marche. Aucune révélation au total, mais des œuvres souvent peu vues, alors même qu'elles sortent des réserves. Un seul gros emprunt a en effet été pratiqué, et ce pour «Ich bin Maler». Il s'agit d'une des rares grandes toiles de la fin. «Jardin sous-marin», où domine comme il se doit le bleu, date de 1939, l'artiste s'étant éteint en 1940. 

Ce «Klee total» rappelle une fois de plus le problème de l'institution, ouverte au public en juin 2005 après de nombreuses années de travaux. L'architecture audacieuse de Piano, avec ses trois vagues, apparaît inappropriée à l'artiste. C'est à croire que l'Italien n'avait jamais regardé un seul Klee avant de se mettre au travail. Tout est gigantesque, alors que l'artiste produisait des créations minuscules. Il faut aujourd'hui redonner du «pep» au musée, qui n'a jamais pris sur le plan public. Mais comment le faire avec un tel handicap de départ? L'environnement s'est en plus bien dégradé en une décennie. La campagne voisine est aujourd'hui gangrenée de vilains petits immeubles. Klee était finalement mieux avant au Kunstmuseum. Pourquoi ne pas l'y remettre en permuttant les collections? Quel casse-tête!

Pratique

«Paul Klee, Ich bin Maler», Zentrum Paul-Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 30 octobre. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Zentrum Paul Klee): "Glas-Fassade" (Façade de verre), 1940.

Prochaine chronique le vendredi 12 août. Le marché de l'art toussoterait-il en 2016?

 

 

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