Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/"Gurlitt II, Etat des lieux". Le Kunstmuseum et son héritage délicat

Crédits: DR

Gurlitt II, le retour. Héritier du marchand allemand, le Kunstmuseum de Berne poursuit sa présentation d'un legs aussi imprévu qu'embarrassant. Je ne vais pas vous raconter l'histoire pour la dixième fois (au moins). Sachez juste que Cornelius Gurlitt est mort en 2014. La police avait découvert en 2012 chez ce vieux monsieur 1500 tableaux et dessins. A Munich, puis en Autriche. La presse parlait comme il se doit de «trésor nazi». Berne, avec qui les Gurlitt n'entretenaient aucun lien, a hésité à accepter le legs. Un accord s'est conclu avec l'Allemagne. Celle-ci effectuait les recherches de provenances des œuvres. En 2016, le groupe de travail rendait ses conclusions. Le Centre allemand de documentation sur les pertes de biens culturels prenait sa suite. Quatre œuvres seulement ont été restituées. Deux autres attendent de l'être. 

Il y a quelques mois, le Kunstmuseum proposait des pièces expressionnistes germaniques désormais considérées comme sans risques. Il s'agit avant tout d'aquarelles, le mode d'expression favori d'Hildebrand Gurlitt, père du falot Cornelius qui s'est contenté de les hériter. Directeur de musées dans les années 20, Hildebrand avait vu sa position fragilisée à l'arrivée des nazis en 1933. C'était le grand diffuseur d'un art désormais considéré comme dégénéré. Il avait en plus une grand'mère juive. L'homme s'était alors consacré au commerce de peinture contemporaine avec assez de succès pour se voir confier en 1938, avec trois collègues, le soin d'écouler les œuvres modernes et contemporaines retirées des musées allemands. Il les achetait à bas prix, puis les revendait à l'étranger. C'est le reste des milliers de pièces formant alors son stock que Berne a présenté en 2017-2018. Il est admis depuis 1945 qu'un Etat ne peut pas se spolier lui-même.

Une exposition venue de Bonn

L'an dernier avait vu l'exposition de Berne, mais aussi celle de Bonn, organisée par Nikola Doll. Aujourd'hui présentée dans la ville fédérale, cette dernière forme une suite logique. Nous sommes cette fois entre la France occupée et l'Allemagne. Hildebrand se montre très actif à Paris, qui connaît un «boom» suspect du marché de l'art entre 1940 et 1944. Passe aux enchères, ou entre les mains des marchands, un énorme volume d’œuvres. Il y a parmi elles des biens arrachés aux familles juives, mais aussi des ventes effectuées par une bourgeoise appauvrie. Comment distinguer? Hildebrand achète tout azimut, souvent par lots. Il noue des contacts avec un marché français volontiers tourné vers la Collaboration. Tout s'arrête en 1944. Gurlitt a alors (notamment) un dépôt chez le marchand Raphaël Gérard. Un dépôt, ou les deux hommes étaient-ils copropriétaires? Allez savoir! Gérard est mort depuis bien longtemps...

Cette partie du «trésor» pose beaucoup de questions. A cause du contexte, cependant. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque un tableau tient un peu le même rôle qu'un bijou ou un manteau de fourrure. Il s'agit d'un objet de luxe pour lequel on ne garde pas forcément la note et pour lequel il n'existe en général ni inventaire, ni photo. C'est, pour prendre un seul exemple, un parfait cadeau de mariage. Or qui donne une facture justificative à des mariés? Il n'y avait pas, il n'y a d'ailleurs toujours pas aujourd'hui, d'inscription sur un registre officiel, comme pour un bien immobilier (1). Politiquement correct, même si la brochure distribuée par le Kunstmuseum au public se révèle remarquable de clarté et d'honnêteté, Berne insiste peu sur le caractère par définition flou du marché de l'art.

Deux catégories

Mort en 1956, Hildebrand a vite été mis hors cause en 1945. Tout n'était pourtant pas clair dans son parcours, loin de là! Il y avait notamment sa participation à la «Mission spéciale Linz», qui devait aboutir à un énorme musée voulu par Hitler. Mais l'homme avait des appuis. Et des amis. L'expressionniste Max Beckmann, qu'il avait soutenu depuis les années 1920 et qu'il avait continuer à aider clandestinement après son exil, se fit alors témoin de moralité. Hildebrand a rouvert une galerie, que son fils s'est montré incapable de maintenir. C'est ainsi qu'on en est arrivé à une cachette munichoise croulant sous les œuvres d'art. Il y avait là des œuvres de toutes origines. Gurlitt père avait en effet su évacuer son stock à temps en 1945. Il exerçait alors à Dresde, où sa maison fut totalement détruite par l'effroyable bombardement de février. 

C'est une petite partie de ces biens que Berne montre après Bonn «dans une version élargie». Avec les précautions d'usage. Il y a les œuvres pour lesquelles «il n'existe pour l'instant aucun soupçon de spoliation». Et celles en cours d'étude, ce qui n'est pas la même chose. Il s'agit, comme le visiteur peut le voir ailleurs dans le musée, d'un processus sans fin. Un ayant-droit peut toujours surgir, d'autant plus qu'en Allemagne le droit d'hériter ne s'éteint pas après un certain degré de parenté comme en Suisse. A une date restant à fixer, Berne devra opérer un second choix. Il pourra tout accueillir avec une propriété relative ou abandonner les pièces douteuses à l'Etat allemand. J'ignore quelle sera l'option, mais je rappelle que les institutions alémaniques accueillent de nombreuses fondations, par essence volatiles. Elles peuvent toujours s'en aller. Certaines pièces ont par ailleurs vu leur origine éclaircie depuis Bonn. Une belle «Marine» de Manet a été vendue à Paris en 1942 par un Japonais à bout de ressources. Les dessins du XVIIIe (dont quatre stupéfiants Tiepolo) appartenaient à Roger Dalapalme, qui a librement dispersé sa collection en 1942.

Monet, Courbet, Seurat, Signac... 

Qu'y a-t-il d'autre, fort mal accroché et éclairé sur des murs privilégiant l'histoire sur l'art? De tout. Un superbe «Pont de Waterloo» de Monet côtoie des gravures de Toulouse-Lautrec et des estampes japonaises. Un groupe de Rodin (dont un marbre, saisi par des mains gantées de bleu, fait l'affiche) occupe le centre d'une salle. Une paroi supporte de jolis paysages du grand-père de Gurlitt, qui était peintre. Il se retrouve bien sûr des aquarelles expressionnistes. Mais aussi des primitifs germaniques. De la peinture romantique. Un remarquable Signac daté de 1887, sa meilleure époque. Un magnifique dessin de Seurat. Deux Courbet, que je trouve en revanche assez moches. Aucune unité. Il s'agit bien d'un stock, dont certains fournisseurs pourraient cependant se révéler involontaires. Reste que l'ensemble a été étudié de manière détaillée. Il suffit de voir le dossier scientifique pour un paysage de Cézanne, par ailleurs absent de l'exposition. La peur d'un impair sur un sujet aussi délicat rend comme par hasard les gens très consciencieux (2).

(1) C'est ce qui rend justement la demande en restitution si difficile.
(2) La plupart de mes collègues journalistes multiplient du reste les précautions oratoires dès qu'il s'agit de parler des Gurlitt. 

Pratique

«Collection Gurlitt, Etat des lieux, 2e partie», Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstarsse, Berne, jusqu'au 15 juillet. Tél.031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 21h.

Photo (DR): "Le pont de Waterloo" (1903) de Monet fait partie de l'exposition. D'où vient-il?

Prochaine chronique le dimanche 3 juin. Chagall, Lissitzky et Malévich à Beaubourg.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."