Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE / Germaine Richier, sculpteur d'exception

Elle figure en bonne place dans toutes les histoires de la sculpture au XXe siècle. Un dictionnaire de l'art se doit de lui accorder une notice flatteuse. Et pourtant! Germaine Richier (1902-1959) reste en rade dans les pays francophones. Elle attend toujours sa grande rétrospective française, elle qui l'a obtenue de son vivant au Museum of Modern Art de New York. Manque aussi une bonne biographie. L'artiste n'est peut-être pas assez dramatique pour ça. Avec les mythes de Camille Claudel ou de Frida Kahlo, les auteurs vendent avant tout du malheur.

La Provençale n'a peut-être pas connu une vie lourde de féminitude, comme on a pu parler de négritude. Elle n'a pas dû se construire dans l'ombre de son compagnon, afin de précisément ne pas lui faire d'ombre. Ce serait plutôt le contraire. "Montée" à Paris au début des années 1920, Germaine est entrée dans l'atelier de Bourdelle, le disciple dévoyé de Rodin. Elle en rencontre le praticien Otto Bänninger (1897-1973). Mariage. Guerre passée en Suisse alémanique aux côtés d'un époux zurichois. Mais aussi retour à Paris en 1946. Seule. Le divorce n'était pas que sentimental. Les conjoints entraient dans des aventures artistiques divergentes. La dominante était celle de Germaine. Normal qu'elle brûle de se confronter à l'explosion culturelle de la capitale libérée.

Années suisses durant la guerre

Les années suisses ont cependant eu leur importance. Elle se retrouvent au cœur de l'exposition que le Kunstmuseum de Berne dédie aujourd'hui à la Française. Quand elle arrive en 1939, il s'agit encore d'une plasticienne classique. Talentueuse, et par ailleurs connue. Germaine a eu sa première vraie présentation de ses œuvres dès 1934. Bourdelle était alors mort depuis cinq ans. La filiation subsistait. La débutante avait gardé l'aspect lourd et terrien du Montalbanais. Sa force tranquille. Trop tranquille? L'artiste détruira plus tard nombre de ses créations de jeunesse.

En Suisse donc, elle se retrouve au bon moment. Giacometti, croisé dans l'atelier de Bourdelle, est à Genève. Marino Marini a un statut de réfugié grâce à son épouse tessinoise. Beaucoup d'autres gens sont là, comme Hans Arp. Il se passe des choses. Elles permettent à Germaine d'évoluer. La réfugiée expose ainsi à Bâle en 1944, au Kunsthaus de Zurich et à la Kunsthalle de Berne en 1945 et à Genève en 1946. Elle ne revient donc pas sans bagages dans le Paris existentialiste ou surréaliste dont elle va se rapprocher.

Femmes insectes

L'essentiel demeure cependant à venir. Germaine Richier tend vers des créations toujours plus tourmentées et monumentales. On peut souvent parler de formes hybrides. Ses femmes sont aussi des araignées (bien avant Louise Bourgeois!) ou des mantes religieuses. Des sauterelles. Le bronze, exclusivement employé par l'artiste, qui modèle mais ne taille pas (comme Bourdelle et avant lui Rodin), rend bien les subtilités de cet univers sombre et dévoreur. Un monde inquiétant, même si des dorures le rendent parfois décoratif. Le célèbre Christ qu'elle produit en 1951 pour l'Eglise d'Assy, en Haute-Savoie se voit ainsi retiré à la demande du clergé.

Très bien mis en scène, le parcours, au premier étage du Kunstmuseum de Berne, la rétrospective se révèle magnifique. La partie sculptée, en partie fournie par la galerie Ditesheim-Maffei de Neuchâtel, qui se passionne pour Germaine, s'accompagne de gravures et de dessins de l'artiste. De peintures aussi, dues à Hodler, Picasso, Max Ernst ou Bacon. Peu de pièces de sculpteurs, en revanche. Sans doute pour ne pas créer la confusion. Marini, Wotruba, Giacometti, Josephson, qu'elle a côtoyés, auraient pourtant trouvé leur place. Comme Otto Bänninger, bien sûr.

Espace limité

Il faut dire aussi que l'espace à disposition ne se révèle pas infini. Il y a deux autres expositions en ce moment dans le musée dirigé par Matthias Frehner, qui renonce du coup (provisoirement, ce n'est pas la première fois que cela se produit?) à présenter ses collections permanentes. Une dérive événementielle. Une dérive que rien ne justifie. Si "Feu sacré", le coup de chapeau aux 200 ans de la société des artistes locaux, répond à des motifs politiques, "Le sexe faible", sur la position de l'homme aujourd'hui dans la la société, se révèle bien plus faible qu'eux... Il faut savoir choisir ce que l'on montre.

Pratique

"Germaine Richier", Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 6 avril 2014. Tél. 031 328 09 55, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. Le catalogue, autre dérive, ne sera prêt qu'à la mi-janvier. On ne peut pourtant pas dire que le sujet de l’exposition se branche sur l'actualité. Photo (Brassaï, Pro Litteris, Kunstmuseum Bern): Germaine Richier dans son atelier, vers 1950.

Prochaine chronique le mercredi 4 décembre. Une autre femme artiste. Bien vivante, elle, l'octogénaire Pierrette Bloch est au Musée Jenisch de Vevey.

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