Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/"Chinese Whispers" autour de la collection d'Uli et de Rita Sigg

Crédits: Peter Schneider/Keystone

Retour à la case départ. En 2005, le Kunstmuseum de Berne présentait avec «Mahjong» une infime partie de l'ensemble d'art contemporain chinois appartenant à Uli et Rita Sigg. Né en 1946, le Lucernois avait été l'ambassadeur de Suisse à Pékin de 1995 à 1999. Il y avait développé son virus de la «collectionnite». L'Alémanique avait rassemblé plus de 2000 oeuvres de peintres, de sculpteurs ou de vidéastes sortant alors d'une semi-clandestinité. La Chine évolue à toute vitesse. Les bannis d'hier devenaient les stars du jours. A ainsi gonflé depuis une bulle financière autour du nouvel art chinois. Elle a bien failli éclater l'an dernier, avec la chute du marché local. Les créateurs les plus solides ont cependant tenu bon au milieu de l'écroulement des prix. 

Sigg a plusieurs fois été présenté depuis à Berne. Lui, ou plutôt ses artistes. Mais il faut dire que l'homme, nommé commissaire général du pavillon suisse de l'Exposition universelle de Shanghai 2010, tient partout la vedette. On a beaucoup parlé, en 2012, de sa donation à un musée en devenir de Hong-Kong. Il faut dire qu'elle semble énorme. Elle comporte 1463 pièces, auxquelles il convient d'en ajouter 47 autres, acquises par le M+ Museum for Visual Culture pour l'équivalent de 20 millions. On comprend à cette aune que la donation du couple Sigg se voit (modestement) évaluée à 185 millions de francs. Mais après tout l'homme a bien choisi le château de Maurensee, situé sur l'une des rares îles helvétiques, pour résidence...

Un titre en forme de jeu d'enfants 

La Collection Sigg revient donc à Berne en ce début 2016. Vu la taille qu'adopte volontiers la création chinoise (là-bas, tout semble plus grand qu'ailleurs!), il a fallu deux institutions pour accueillir «Chinese Whispers». Ce n'est plus Bernard Fibicher, passé entre-temps à la tête du Musée des beaux-arts de Lausanne, qui sert de commissaire. Le choix a été effectué en compagnie du prêteur par Kathleen Bühler, en prévoyant une seconde étape. Ces «murmures chinois» (qui prennent pour titre un jeu enfantin, dont les participants se chuchotent à l'oreille une histoire jusqu'à sa déformation totale) iront par la suite à Vienne. 

Dans quel ordre procéder? Le mieux semble de débuter avec le Zentrum Paul Klee (ZPK), où les oeuvres monumentales et les grandes séries occupent la grande halle, du genre salle de basket. Pour une fois, le contenant correspond au contenu. Il fallait bien ça pour Ai Weiwei, qui ouvre naturellement les feux. La superstar propose une installation, faite de débris des démolitions faites un peu partout dans le pays, où la vieille Chine passe sans remords au bulldozer. Un point de départ à la fois esthétique et moral. La manifestation propose bien de «l'art récent». Celui (apparemment) de la table rase.

Un ensemble assez hétéroclite

Kathleen Bühler développe des grands thèmes, ici comme en ville, au Kunstmuseum. Il y a «les empreintes du changement», «l'art globalisé», «entre fièvre consumériste et spiritualité» ou «le rapport à la tradition», ce dernier sujet permettant de boucler la boucle. Les pièces présentées ont dû entrer, un peu au chausse-pied, dans l'une des rubriques, d'où l'importance du texte. Celui-ci doit faire prendre la sauce, comme l'huile permet de monter une mayonnaise. Le visiteur se voit ainsi invité de manière insistante à emprunter des écouteurs. Il risquerait de se perdre tout seul. Ou, pour être plus exact, les oeuvres resteraient ce qu'elles sont en réalité. Un ensemble hétéroclite et peu cohérent. Quel est, au fait, le goût réel d'Uli Sigg? Dites-le moi. 

Il y a bien sûr de bonnes choses dans une masse de pièces généralement surdimentionnées. L'Ai Weiwei fait ainsi face à une spectaculaire installation de Mao Tongqiang. Ce dernier a collecté plus de 1300 vieux actes de propriété, qui se sont tous vus encadrés. Ils se retrouvent vertigineusement empilés au Zentrum Paul Klee, qui présente aussi bien de la vidéo qu de grandes suites de photos, parfois amusantes. La chambre du «Red Star Motel» de Chi Lei sert ainsi à toutes sortes d'actions sauvages et pas toujours convenables. La réalisation la plus impressionnante du ZPK reste cependant l'hospice de vieillard de Sun Yuan & Peng Yu, que j'avais déjà vu à la Conciergerie de Paris. Des êtres jadis puissants, rendus avec un réalisme hallucinant genre Musée Grévin, tournent sans but sur le sol avec leurs fauteuils roulants. C'est une danse de mort. Tous vivent-ils du reste encore?

Peinture lettrée pas morte

Le Kunstmusuem accueille des créations plus petites, pour de l'art chinois contemporain s'entend. Il y a surtout des tableaux, parfois signés par des femmes, encore très minoritaires dans le monde de l'art chinois. Le visiteur retrouve aussi la série de visages d'enfants de Li Tianbing faisant l'affiche. Il découvre enfin des pièces d'inspiration plus classique. Elles prouvent que le lien n'est pas rompu entre un art inspiré par les techniques occidentales et la peinture lettrée du Céleste Empire. Je pense aux dessins de bonsaïs de Chawei Tsai ou à l'immense lapin (plus de trois mètres de haut!) tracé à l'encre sur un rouleau par Shao Fan. 

Chacun fera le miel de sa propre ruche dans cette exposition kilométrique. C'est une occasion de voir la plupart des oeuvres avant leur départ définitif pour Hong-Kong. Le musée qu'elles rejoindront a cependant pris du retard. Il n'ouvrira pas en 2017, comme annoncé, mais en 2019, si tout va bien. Notons que Sigg et sa femme ne seront pas les seuls Suisses de l'aventure. Le bâtiment sera signé par les inévitables Herzog & DeMeuron. C'est la gloire! Pas étonnant qu'après les livres, Uli Sigg se voit aujourd'hui honoré par un long-métrage de Michael Schindhelm, «The Chinese Lives of Uli Sigg». La prochaine étape sera peut-être la statue équestre.

Pratique

«Chinese Whispers», Kunstmuseum, 12, Hodlerstrasse, Berne, Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 19 juin. Tél. Kunstmuseum, 031 328 09 44, tél. Zentrum Paul Klee 031 359 01 01, site commun www.chinese-whispers.ch Ouvert de 10h à 17h, sauf le lundi, le mardi jusqu'à 21h au Kunstmuseum. Ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 10h à 17h au Zentrum Paul Klee. Remarquablement fait, le catalogue bilingue allemand-anglais propose un entretien avec chacun des artistes retenus pour l'exposition "Chinese Whispers".

Photo (Peter Schneider/Keystone): Uli Sigg devant une toile chinoise au Kunstmuseum de Berne.

Prochaine chronique le samedi 26 mars. Un livre sur Louise Bourgeois, entre fiction et réalité. Plus d'autres bouquins.

 

 

 

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