Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Bébés sur mesure

Le 29 janvier dernier, le prix Louis-Jeantet de médecine 2015 était attribué à Genève, à Emmanuelle Charpentier, 46 ans, professeur de microbiologie à l’Université de Hanovre. Une récompense de plus pour cette chercheuse française nobélisable et qui avec sa collègue américaine Jennifer Doudna poursuit un tour du monde des récompenses scientifiques : Prix Ernst-Jung en Allemagne, Grand Prix de l’Académie des sciences à Paris et même Breakthrough Prize, le prix le mieux doté du monde (3 millions de dollars) créé en 2012 par Google et Facebook.

Cette reconnaissance internationale hors-norme a mis la Française dans le radar de tous les chasseurs de professeurs stars. Elle est le produit d’une découverte qui aboutit à faire des manipulations génétiques une technique de routine, facile et bon marché. Une révolution qui s’est répandue dans les labos du monde entier en à peine trois ans et débouche déjà sur des questions éthiques existentielles.

Cette technique - CRISPR-Cas9 - au nom aussi compliqué qu’elle est réputée être simple à utiliser permet d’insérer des gènes dans l’ADN ou de les activer et de les éteindre à volonté. Au point qu’il est déjà question de modification de l’ADN dans l’ovule et ou le sperme humain afin de supprimer des maladies héréditaires et même de possibilités d’augmenter les capacités humaines d’un enfant à naitre en ajoutant avant même la conception de l’embryon tel ou tel trait. Avec CRISPR-Cas9, le mythe du bébé blond aux yeux bleus choisis par ses parents n’est plus une possibilité théorique mais un choix technologique.

Telle est la conclusion d’une longue enquête de la Technology Review du MIT. La revue ne cache pas qu’il y a encore des questions, en particulier la nécessité de sélectionner les embryons qui n’héritent pas systématiquement de tel ou tel trait génétique après la conception. Certes chez les animaux servant aux expérimentations, cette question éthique de la sélection d’embryons ne se pose pas. La revue rapporte à ce sujet l’exemple des recherches de Guoping Feng, au McGovern Institute for Brain Research du MIT. Ce neurobiologiste utilise la technologie CRISPR-Cas9 pour créer des modèles de singes ayant des défaillances génétiques très proches de celles de patients atteints de maladies comme l’autisme. L’an dernier, la technologie a en effet démontré sa faisabilité pour modifier le génome de singes dans un laboratoire de Kumming en Chine.  Dans les deux cas, un embryon sur vingt hérite des traits recherchés.

La question de l’application à l’homme d’une telle technologie demeure naturellement un tabou interdit par toutes sortes de lois et de conventions. Cependant, celles-ci ont été rédigées à une époque ou modifier le génome d’un bébé à naitre demeurait théorique. Que va-t-il se passer maintenant que cette possibilité devient réelle? Que répondre si l’on vous dit non seulement, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, qu’on peut prédire certaines maladies de l’enfant à naitre mais qu’on peut les éliminer à l’avance ? Science-fiction du type de celle du film Bienvenue à Gattaca ou promesse miraculeuse d’une médecine préventive? L’article de la Technology Review rapporte le cas d’une présentation aux investisseurs de Wall Street de l’entreprise OvaScience au cours de laquelle l’idée de modifier génétiquement des embryons humains pour supprimer des maladies héréditaires était clairement évoquée.

A la fin février 1975, Asilomar, en Californie, accueillit une des conférences les plus extraordinaires de l’histoire scientifique. 150 chercheurs du monde entier Union soviétique inclue y discutèrent les conséquences éthiques des nouvelles techniques de manipulation génétique. Il fut alors décidé d’interdire celles impliquant des gènes dangereux pour la santé humaine et de respecter des règles de sécurité draconiennes pour les autres. Il n’était cependant pas alors question de moratoire sur l’ingénierie génétique de bébé à naitre pour la simple raison que ce n’était pas techniquement envisageable. La découverte d’Emmanuelle Charpentier et de Jennifer Doudna appelle sans doute un Asilomar 2.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."