Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BEAUX-ARTS / Voici mon petit bilan 2013 pour "Bilan"

Que retenir d'une année? C'est en général rien. Tout s'oublie très vite quand il n'y a ni découverte d'un tombeau de Toutankhamon, ni vol de la "Joconde", ni révélation du pop-art à une Biennale. La période allant de janvier à juin apparaît du coup très confuse en décembre. Etait-ce en 2013, ou déjà en 2012? Des douze mois écoulés, voici ce qui me reste en tête. Il s'agit plutôt d'impressions générales que d'événements. C'est bon signe. Les vraies lames de fond se distinguent mal quand on regarde la surface des eaux. Pour lier la gerbe, puisque nous sommes dans le liquide, je commencerai à Venise. 

Une "Biennale" parfaite. Une fois n'est pas coutume. Venise a réussi sa biennale, confiée à Massimiliano Gioni, 40 ans. Tout jeunisme sénile, tout goût de la provocation inutile, tout gigantisme abusif s'est vu éliminé de cette présentation muséale axée sur l'idée de "Palais encyclopédique". Presque unanimement salué, l'effort s'est vu couronné de succès. 485.000 visiteurs, soit 8% de plus qu'en 2011, en une période où les fréquentations sont en baisse. 

Les antiquaires se meurent. L'année n'aura pas été fatale qu'aux libraires. Les antiquaires, qui occupaient dans certaines villes des rues entières, se font de plus en plus rares. Il souffrent des changements du goût, de la hausse des loyers et surtout de la concurrence des maisons d'enchères. A Paris, c'est l'hécatombe sur la Rive gauche. Le quai Voltaire, son front de Seine, est sinistré. Dernières mauvaises nouvelles rive droite. Aaron se recentre sur le tableau et Aveline jette l'éponge. 

Le Rijksmuseum rouvre ses portes. L'affaire avait fini par tenir de la plaisanterie. Plus personne ne croyait à la réouverture du musée amstellodamois (autrement dit d'Amsterdam). Les travaux avaient étlé retardés par tout ce qu'on peut imaginer, y compris les cyclistes craignant de perdre leur passage sous une arche... Le 13 avril 2013, l'immense bâtiment a rouvert avec deux étages de plus, logés dans les caves et les combles. Coût: 375 millions d'euros. Le double que prévu. Réussite moyenne. 

Alerte archéologique au Moyen-Orient. Il y avait des inquiétudes en Irak ou au Liban. Elles se sont étendues à l'Egypte, à la Lybie et surtout à la Syrie. A des gouvernements tyranniques, mais stables, ont succédé l'anarchie ou la guerre civile. Des monuments (mais lesquels au juste?) sont victimes de bombardements, de déprédations ou de conflits religieux. Le pillage des sites bat son plein. L'Unesco se tait. L'organisation, proche parfois des pays visés, sert-elle au fait encore à quelque chose? 

La nouvelle "Messe" de Bâle. Tout est allé à la vitesse de l'éclair. En mai 2012, les anciennes halles de la foire de Bâle tombaient à coups de boule. En juin 2013, l'immense bâtiment conçu à leur place par les architectes Herzog & DeMeuron se voyait inauguré avec "Art/Basel". Une aile-pont unit désormais les deux côtés de la rue, avec des parois métalliques en forme de tressage. Les bâtisseurs bâlois ne sont pas seuls à faire vite. Le nouvau Kunstmuseum pousse comme un champignon sur l'autre rive. 

Les fréquentations chutent. Chut, elles chutent. Les institutions subventionnées, ou sponsorisées, aiment à annoncer des victoires. Or 2013 ne constitue pas une bonne année de fréquentation. Après six ans de crise, les portemonnaies sont vides. Le Prado, victime de la situation espagnole, anonce un nombre de visiteurs réduit de 25%. Le Louvre parle de 2%, mais les prospectives semblent avoir été tirées en septembre, après un été très touristique. En Suisse, silence radio. Mais ça va mal. 

"L'affaire Beltracchi". Le livre de l'année, paru chez Jacqueline Chambon. Durant des décennies, un faussaire allemand a innondé le marché de toiles inspirées de Campendonck, Derain et surtout Max Ernst. Découvert à la suite d'une action menée par une galerie genevoise, il a été jugé en 2011 à Cologne. Peine légère. Les experts ont été plus légers encore, abusés par de fausses provenances et de fallacieuses photos d'époque. L'enquête menée par les journalistes Tobias Timm et Stefan Koldehoff se révèle par contre parfaite. 

Record pour Bacon. Douze novembre. New York. Un triptyque de Francis Bacon représentant trois fois son ami Lucian Freud est vendu 142,4 milions de dollars chez Christie's. La galerie Acquavella l'a acquis, sans doute pour un client désirant rester anonyme. Le tableau est le plus cher jamais vendu lors d'enchères. Il a dépassé "Le cri" de Munch" (119,9 millions). Reste que nul ne sait ce qui se passe dans les galeries et a fortiori chez les courtiers. On parle de 250 millions d'euros pour un Cézanne... 

Le scandale Nahmad. L'histoire louche de 2013, vite étouffée. D'origine syrienne, les Nahmad sont devenus les plus grands marchands d'art moderne du monde. Leur stock genevois de 4000 oeuvres est estimé à 4 milliards, prix d'amis. Or voici qu'Helly Nahmad (celui de New York, prénommé comme son cousin londonien), se voit accusé en avril de blanchir de l'argent avec un tripot géant. Il aurait ainsi engrangé 100 millions de dollars. Une paille pour les Nahmad. Alors, pour qui et pourquoi? 

Tableaux spoliés découverts à Munich. A la suite d'une enquête menée sur un octogénaire sans revenus officiels, les Allemands ont découvert 1406 oeuvres dans son appartement munichois en 2011. Des Chagall, des Matisse et de Picasso s'y trouvaient parmi les détritus. L'homme avait hérité le tout de son père, qui aurait aidé les nazis à spolier des familles juives. Digne d'un film d'Orson Welles, l'histoire n'a été révélée par la police qu'en novembre 2013 après une fuite dans le journal "Focus". Photo (Don Emmert/AFP): Le petit monde de Christie's s'agite devant le triptyque de Bacon, vendu 142,4 millions de dollars.

Prochaine chronique le lundi 30 décembre. Gallimard édite en facsimilé le manuscrit de Proust conservé à la Fondation Bodmer de Cologny. Je vous raconte l'histoire. 

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