Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Beaubourg troque la province contre l'Arabie

Il y a des nouvelles choquantes. Elles le sont par elles-mêmes. Elles le deviennent encore plus quand la chose se voit jugée comme normale. Ainsi en va-t-il de l'arrêt de la tournée du Centre Pompidou dans les villes françaises de taille moyenne. Celle-ci deviendra effective le 29 septembre, mais elle avait été annoncée de manière quelque peu tronquée début juin.

Je m'explique. Il y a deux ans et demi, le Centre manifestait son désir, outre de créer une antenne fixe à Metz, de promener un chapiteau. Son musée allait prendre la relève des cirques Pinder ou Jean-Richard. «Un Français su deux n'est jamais allé au musée», expliquait alors son président Alain Seban (sorti comme de juste de l'ENA). «Il faut donc que le musée aille vers eux.» Saines paroles, suivies d'effet. Le Centre se commandait une tente modulable, conçue par Patrick Bouchain. Et fouette cocher! La caravane était partie pour un périple commençant par Chaumont, en Haute-Marne. Elle avait dans ses bagages des tableaux-phares du musée. Les gens avaient droit à leur content de Matisse, de Kandinsky ou de Miró.

La fin à Aubagne

Tout cela avait bien sûr un prix. Elevé. Chaque étape coûtait 400.000 euros, à payer par la localité récipiendaire. A elle de se débrouiller. L'ennui, c'est que les coûts avaient été une fois de plus sous-évalués. Chaque station revenait en fait à 600.000 euros. N'empêche que les visiteurs étaient contents. Il y en aura ainsi eu 44.203 à Boulogne-sur-Mer ou 47.722 à Cambrai. Evidemment, certaines municipalités renâclaient un peu. Aubagne, qui accueille en ce moment la sixième et dernière étape, avait ainsi pris la place de Nantes. La cité bretonne trouvait l'addition un peu salée.

L'expérience s'arrête donc là. La tente risque de finir à la poubelle. Pompidou n'en fait pas mystère. Elle avait pourtant coûté fort cher. Mais que voulez-vous... Comme on le disait pas encore en juin, quand l'annonce de la fin avait été faite, le Centre développe aujourd'hui d'autres priorités. La bouche en cœur, Alain Seban (le même, donc) parle maintenant d'établir des «sièges temporaires» en Arabie Saoudite. Le premier ouvrira ses portes à Dhahran le 16 octobre. Il y aura là des Derain, des Calder, des Donald Judd ou une installation d'Olafur Eliasson.

Graves concessions

Je suppose que vous avez vu le grand saut. On passe d'une aventure voulue populaire et démocratique à une discrète recherche de fonds dans un des pays les plus dictatoriaux d'une Planète où ce ne sont pourtant pas ceux-ci qui manquent. Le tout sans parler des obligatoires concessions à la censure wahhabite. Vous imaginez bien ce que les arts moderne et contemporain vont se retrouver castrés au passage. Mais après tout, n'est-ce pas dans cette direction que les musées français tendent aujourd'hui la sébile, à commencer par le Louvre pour son département islamique? Photo (DR): la tente du chapiteau.

Fendi s'installe dans l'architecture romaine de 1942

Une bonne nouvelle, histoire de faire contre-poids. L'Italie prévoyait pour 1942 une exposition universelle à Rome. Une véritable cité a commencé à sortir de terre, avec une architecture dans le goût des tableaux «métaphysiques» de Giorgio de Chirico. La gigantesque arche de béton projetée n'a jamais vu le jour. Pour des raisons aisément compréhensibles, la manifestation n'a bien sûr jamais eu lieu.

De cette aventure avortée restent quelques énormes monuments, dont l'ex-Palazzo della Civiltà romana, aujourd'hui vidée de ses musées, rapatriés en ville. Que faire de ce bâtiment, longtemps qualifié de verrue fasciste et de nos jours considéré comme «un des symboles de l'architecture italienne du XXe siècle»?

Un loyer de 2.800.000 euros par an

La solution a été trouvée, comme j'ai pu le lire dans «Vernissage», le supplément mensuel encarté dans le numérode septembre de «Giornale dell'Arte». Une fois retapé (il en a besoin!), l'édifice sera loué à Fendi. La maison s'est engagée à ouvrir un centre d'art de plus de mille mètres carrés, dont la tâche première sera de promouvoir le «made in Italy». Le reste se verra occupé dès 2015 par les bureaux de la société. Celle-ci versera un loyer, le bail étant de quinze ans: 2.800.000 euros par tranche de douze mois. De quoi rentabiliser un monument historique!

Prochaine chronique le lundi 23 septembre. L'Italie publie les photos des plus beaux prêtres sous forme de calendrier. Y voyez-vous un problème?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."