Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BALTIMORE/Femmes et Noir(e)s. Le musée entend revoir ses collections

Crédits: DR

J'ai trouvé l'information dans le «Monde», noyée dans un article filandreux sur la parité. Le Musée de Baltimore entend vendre sept tableaux, ce qui n'a rien d'extraordinaire en soi. Presque toutes privées, les grandes collections américaines font ce qu'elle veulent de leurs œuvres, à moins qu'il n'existe des conditions liées à telle ou telle pièce reçue. Le «deaccessioning» se révèle donc courant. Je viens de vous parler du «Met» de New York, qui a liquidé un Rubens sans réaliser qu'il s'agissait d'une peinture autographe. La revente, qui doit toujours se pratiquer pour opérer de nouvelles acquisitions, existe d'ailleurs sous d'autres cieux. II y a des années, le Kunsthaus de Zurich (semi privé) avait liquidé deux vilains Renoir pour acheter un mur entier de Baselitz. Le 8 juin prochain, l'Israel Museum de Jérusalem proposera chez Christie's 63 lots en alléguant le «caractère évolutif» de son fonds. 

Mais je reviens au «Monde» et à Baltimore, où je ne suis par ailleurs jamais allé. Le but du nouveau directeur Christopher Bedford est avant tout politique. L'homme compte se séparer de pièces importantes de l'après-guerre, parfois signées Warhol, Rauschenberg ou Franz Kline, afin de recentrer le propos. Il y a aux murs trop peu de femmes et de Noirs dans une ville «black» à 64 pour-cent. Le directeur a besoin d'argent pour rééquilibrer les choses. La vacation prévue devrait rapporter entre 12 et 15 millions de dollars. Bedford n'attend pas d'hypothétiques dons. Il lui faut, et vite, notamment de l'Amy Sherald. Cette femme de 44 ans est en plus Noire (1). Il s'agit d'une «stratégie transformative». Ce sont des mâles blancs qui ont fixé les critères de ce qui comptait dans l'art d'après 1945. Il devient urgent de tenir compte d'autres paramètres. Et ce d'autant plus que, selon Bedford, les meilleurs artistes américains sont de nos jours Noirs.

Inaliénabilité européenne

Que penser? Qu'en penser? Difficile de répondre sous nos cieux, où les collections restent légalement inaliénables. Le maire de Venise s'est fait méchamment taper sur les doigts par le Ministre italien de la culture Dario Franceschini quand il a parlé de bazarder deux tableaux «étrangers» (un Klimt et un Chagall) de la Ca' Pesaro. Selon moi, il ne faut évidemment pas suivre des modes. Seulement voilà! L'actuelle vague féministe et anti-raciste peut-elle se voir qualifier comme telle? C'est à dire d'épiphénomène. Il s'agit en réalité ici de combler des lacunes. L'idéal serait bien sûr de le faire sans trop dire qu'on le fait. Le volontarisme se révèle dans ce cas assassin. J'ai été choqué, à Paris, par l'exposition du MoMA à la Fondation Vuitton. Cette manière de brandir ses femmes, ses Noirs et son handicapé physique m'avait semblé sinon indécente du moins dévalorisante. Tout devrait à mon avis sembler naturel. Chacun est en principe là pour ses mérites, et non afin de remplir un quota. 

La question de l'adéquation du musée à la ville invoquée par Christopher Bedford me semble par ailleurs importante. Nous ne sommes plus au temps où le lieu s'adressait à une frange aisée de la population. Surtout en Europe, où les financements (de plus en plus coûteux, du reste) se voient assurées par des fonds publics. Il y a un devoir de représentativité. Chacun devrait pouvoir s'y retrouver. Question de légitimité. Des tableaux supplémentaires ne feront pas de mal à Baltimore, dont le cœur des collections, touchant des périodes plus anciennes, demeurera dû aux sœurs Claribel et Etta Cone. Deux copines de Gertrude Stein. Mais jusqu'où faut-il aller pour transformer un lieu culturel en outil d'intégration sociale? La chose produit-elle vraiment les effets souhaités? Si les Asiatiques, au citoyens d'origine asiatique, se révèlent aujourd'hui nombreux dans les musées, je reste toujours frappé du minuscule nombre de Noirs, à part les enfants de écoles. Qu'en déduire? Cette absence est-elle économique? Il existe pourtant des bourgeoises noires. Faut-il alors incriminer des facteurs socio-culturels? Et qui a le droit de répondre?

Un pari sur l'avenir 

Il conviendra donc voir, dans quelques années, si Christopher Bedford reste à la tête du musée (tout bouge vite aux USA), quel est le résultat de la manœuvre (2). Le public aura-t-il fondamentalement changé? Sera-t-il plus ou moins nombreux? Les nouveaux achats auront-ils, ou non, fait tache d'huile? La politique de Baltimore aura-t-elle, ou non, suscité des émules aux Etats-Unis? Si les réponses se révèlent négatives, il sera bon de s'inquiéter. Cela signifierait qu'on a toujours les mêmes visiteurs avec en prime, plaquée comme une auréole, la marque du Bien. Il faudra aussi que le public s'intéresse, et de manière manifeste, aux nouveaux artistes intégrés au musée. Autrement, à quoi bon? 

Je terminerai avec une dernière considération, en apparence sans rapport. Il s'agit pourtant d'un question fondamentale. Les grands musées de la Planète doivent-ils tous avoir les mêmes têtes d'affiche contemporaines? Warhol et Rauschenberg (je ne mets pas Franz Kline dans le même sac, il s'agit là d'un artiste rare) sont-ils indispensables pour exister? Reflètent-ils encore un goût, et non pas un simple pouvoir financier? Ne serait-il pas bon que chaque institution possède sa propre personnalité? L'originalité était l'idée fondamentale de Christian Bernard au moment de la création à Genève du Mamco, au début des années 1990. C'était un bon concept. Autrement, les musées donnent la désolante impression de former les maillons de chaînes, à l'instar des Starbuck's ou des McDo. Vous savez à l'avance quels produits vous allez y trouver. Je dis bien les produits. Il faut du Warhol et du Rauschenberg pour devenir une filiale quatre étoiles. Après la pensée unique, l'art commun à tous. Un peu triste, non?

(1) Gros bémol, que j'ai découvert dans "The journal of Art". Amy Sherald, qu'il s'agit d'acheter au plus vite, fait partie du "board" de l'institution. N'y aurait-il pas là un conflit d'intérêt?
(2) Si la vente a bien lieu. Très contestée, elle n'avait pas encore été avalisée par le Conseil de fondation début mai.

Photo (DR) La façade bien classique du Musée de Baltimore.

Prochaine chronique le jeudi 24 mai. La presse fonctionne à nouveau au Musée international de la Réforme genevois.

 

 

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