Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/"Prière de toucher" au Museum Tinguely. Vraiment?

Crédits: Keystone

Lancé à la Renaissance, le thème des cinq sens a développé une vaste iconographie, comme celle des quatre éléments (eau, air, feu, terre) ou des quatre continents (l'Australie est restée terre inconnue jusqu'à la fin du XVIIIe siècle). Autant en profiter. Il y a bien des années, Jean-Marie Marquis, alors directeur du Musée de Carouge, avait imaginé de ravissantes expositions réalisées avec peu de moyens. Le Museum Tinguely a entamé son cycle en 2015 avec plus d'argent, mais moins d'idées. Dans ce temple de l'art moderne, il s'agit d'étalages d’œuvres signées de noms célèbres. L'actuel «Prière de toucher», qui fait allusion au livre-objet de Marcel Duchamp publié en 1947, contient 200 pièces de 70 artistes. C'est beaucoup. C'est même un peu beaucoup. 

Il existe une hiérarchie des sens. Les Germaniques se réfèrent à Georg Willhelm Friedrich Hegel (1770-1831), qui n'est pas précisément un rigolo. Mais il s'agit d'une parfaite caution intellectuelle. Quand on a dit Hegel, on peut fermer les yeux et pisser en l'air. Or donc, Hegel avait établi qu'il existait deux sens nobles, la vue et l'ouïe. Les autres se situaient en dessous, même le goût qui semblerait primordial aux Français (il n'y a qu'à voir le cas qu'ils font de la gastronomie étoilée). Tout en bas se situe le toucher, pourtant primordial au sens évolutif du terme. Le nourrisson appréhende le monde avec ses petites mains.

Un statut particulier 

Le toucher jouit du coup d'un statut particulier. Plus politiquement correct qu'il n'y paraît, le Museum Tinguely ne le remet pas en question. Le toucher est pourtant le seul requérant des permissions. Vous pouvez regarder une dame, l'écouter poliment, renifler son parfum et déguster sa cuisine. Il vous est en revanche interdit (toujours davantage, du reste) de lui mettre une main quelque part, et même ailleurs. Cette prohibition s'étend au musée. C'est le lieu par définition où il demeure «interdit de toucher». La chose fait parfois sourire jaune. Au Louvre, il est écrit dans la Cour Marly que «les œuvres d'art sont fragiles». Pourquoi avoir dès lors laissé pourrir ces marbres dehors sous la pluie et la neige, avant de les mettre après des siècles à l'intérieur? 

Mais revenons à Bâle et au Museum Tinguely. Roland Wetzel, directeur de cette institution tentant de sortir de son cadre étroit de mausolée à un grand homme, a initié la série l'an dernier. «La belle haleine» évoquait l'odorat, ce sens qui préoccupe depuis quelques années (avec Alain Corbin en tête, auteur de "Le miasme et la jonquille" en 1982) les historiens des mentalités. Aujourd'hui, «Prière de toucher» le fait ratisser large. Il y a là tout ce que rencontre notre corps. Cela va de la préhension des choses par les non-voyants (la vidéo «Lettre aux aveugles» de Javier Tellez, 2007) à l'automutilation. Une large place se voit ainsi faite à l'«actionnisme», des Viennois les plus «trash» des années 1970 à Gina Pane. Une chose qui ne lasse pas de surprendre. Les nombreux enfants amenés dans ce lieu supposé ludique y découvrent des choses qu'on leur cacherait ailleurs.

Une installation à escaliers d'Augustin Rebetez

Un peu incohérent, le parcours s'accomplit parmi des galandages ayant créé des espaces intimes dans le musée. Il semble bien fini, le temps de la grande halle imaginée par Mario Botta, superstar de l'architecture au moment de la construction (l'endroit a ouvert en 1996). Il faut dire que la plupart des œuvres restent petites, à l'instar du «Prière de toucher» de Duchamp, dont le sein de mousse plastique se fendille aujourd'hui gentiment. Il y a là des photos, des sculptures, des objets surréalistes, parfois voulus «désagréables», des paquets de Christo ou les empreintes (bien évidemment bleues) laissées par des femmes sur des tableaux d'Yves Klein. 

De grosses pièces se détachent pourtant. Elles vont de reliefs de Giusepe Penone (qu'il reste bien sûr interdit de toucher, comme d'ailleurs tout le reste, sauf quelques moulages de plâtre fournis par l'Antikenmuseum) à une immense installation à escaliers imaginées par Augustin Rebetez, l'artiste suisse qui monte à tous les sens du terme. Il a aussi fallu, dans un espace tout de même limité, trouver de la place pour les projections de vidéo sur écran ou moniteurs. Une mouche se déplace de manière interminable (cela peut se révéler long, vingt-trois minutes) sur le corps alors jeune d'Yoko Ono. Magdalena Abramovic reçoit des gifles d'Ulay, qu'elle lui rend. Et cætera...

Public nombreux 

Un peu perdu devant cet étalage de pièces connues, qu'il s'agit pour lui de relier entre elles, le visiteur avance à tâtons, mais sans tâter. Cette exposition vendue comme insolite, provocatrice même, ne ressemblerait-elle pas au final à toutes les autres? On ne peut pas dire en plus que la mise en scène se révèle innovante. D'où la tentation de faire son marché personnel, autrement dit de ne retenir que ce qui vous parle. Par rapport à son propre corps, le plus souvent. J'avoue que voir, en photos de 2011, Jeroen Eisinga se recouvrir peu à peu de 150.000 abeilles m'a impressionné. 

Côté positif, «Prière de toucher» attire beaucoup de monde, et ce dans un bâtiment excentré. Des gens qui n'iraient sans doute pas tous dans un lieu plus austère comme le Museum für Gegenwartskunst, de l'autre côté du Rhin. Il y a donc une réussite dans l'initiation à ce qui se faisait il y a un demi siècle. Car, comme je vous l'ai déjà dit, en dépit des apparences, on reste ici loin de la jeune production. Il faut dire que Tinguely, dont on a reconstitué la chambre des ballons imaginée pour le Stedeljik Museum d'Amsterdam en 1962, est devenu sacrément historique en 2016.

Pratique

«Prière de toucher», Museum Tinguely, 1, Paul-Sacher Anlage, Bâle, jusqu'au 16 mai. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Peu visible sur place, l'affiche sur fond peau est en plus très moche.

Photo (Keystone): L'Antikenmuseum de Bâle a prêté de moulages en plâtre qu'il est permis de toucher... mais avec des gants.

Prochaine chronique le mari 23 février. Des éditions patrimoniales publient un livre sur les restaurants (historiques bien sûr) de Paris. 

 

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