Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Les dessous du Gauguin à 300 millions de dollars

On en parle depuis le 6 février. Le Kunstmuseum de Bâle va perdre un tableau célèbre de Paul Gauguin, reproduit dans les livres, presque jusqu'à l’écœurement. «Nafea faa ipoipo» («Quand te maries-tu?», pour ceux qui ne parleraient pas le tahitien) a été acheté par le Qatar. Le prix articulé est de 300 millions de dollars. Rien d'étonnant à cela. On sait que le même émirat s'est offert «Les joueurs de cartes» de Paul Cézanne pour 250 millions du billet vert. 

Qui est le vendeur? Rudolf Staechlin. L'homme, qui porte le même prénom que son père, est une sorte de liquidateur. Papa, qui a formé sa collection durant la guerre de 14, avait amassé environ 150 toiles impressionnistes. En 1931, il avait créé une fondation. Sentant venir la Crise en Suisse, il ne voulait pas se voir forcé à vendre. Ce trésor ne pouvait être utilisé que si la famille Staechlin se trouvait en danger. La chose arriva en 1967, vingt-et-un an après la mort de Rudolf I. La compagnie Globe Air des Bâlois se retrouva au plus mal après une catastrophe aérienne. C'est alors que furent vendues des œuvres célèbres, notamment de Van Gogh.

L'affaire des Picasso en 1967 

Beaucoup d'entre elles étaient déposées au Kunstmuseum de Bâle. Ce dernier voulait garder les célébrissimes «Arlequin» et «Les deux frères» de Pablo Picasso. La Ville devait trouver 6 millions, ce qui semblait alors une somme gigantesque. Il y eu un référendum populaire. Certains partis auraient préféré voir les 6 millions utilisés en équipement sociaux. Les Bâlois dirent oui. Picasso, encore vivant, envoya quatre ou cinq tableaux importants, histoire de dire sa reconnaissance. Maja Sacher en ajouta un. On n'ose imaginer le pognon que représenterait aujourd'hui l'ensemble. 

Seulement voilà!. Rudolf II a voulu délier la Fondation. Il l'a transformée en Trust dans les années 1990. Ce Trust peut vendre ce qu'il veut quand il veut (et bien sûr combien il veut). Staechlin se trouve depuis en bagarre périodique avec le Kunstmuseum, qui accueille 18 de ses tableaux (Manet, Cézanne, Pissarro...). Il les a déjà retirés une fois, afin de les confier à une institution américaine. Il avait peur d'une loi fiscale prévue en Suisse. Aujourd'hui, il reprend également le tout. Le prétexte utilisé cette fois est la rénovation du musée, avec fermeture pour un an depuis le 1er février. Le cher monsieur prétend ne pas aimer du tout ça. Il se montre en revanche moins loquace sur la vente du Gauguin, qui finira (ou non) dans un des récents musées édifiés à Doha.

Une offre très enrichie à Bâle

Bâle se déclare bien sûr désolé, d'autant plus que l'annonce est survenue à quelques heures de l'ouverture de la méga exposition Gauguin des Beyeler, organisée par Raphaël Bouvier. Mais il ne peut rien faire, vu le prix ahurissant. Deux fois celui du triptyque de Francis Bacon qui avait déjà fait couleur tant d'encre... Et puis, les Staechlin ne sont pas seuls dans la ville à posséder des toiles phares françaises de cette époque. Il y a au Kunstmuseum la Fondation Dreyfus (qui vend aussi parfois). Les Beyeler existent, avec leurs Degas, leurs Cézanne ou leurs Van Gogh. Esther Grether détient un ensemble qu'on dit fabuleux. Le musée possède de plus en propre, de Gauguin, «Le Marché», donné par Robert von Hirsch en 1941 comme l'autoportrait final de 1902... 

Et puis le goût change! Depuis les années 1960, il s'est écoulé un demi siècle. Le musée part aujourd'hui sur la lancée de la défunte Maja Sacher, qui s'était voulue toute moderne en créant dans les années 1940 la Fondation Emanuel Hoffmann (du nom de son premier mari). La tendance est aujourd'hui d'offrir au Kunstmuseum du Gerhard Richter ou du Sigmar Polke. Voire des artistes un peu plus jeunes comme Christopher Wool. Nous sommes dans la ville d'«Art/Basel». Gauguin reste certes un goût populaire. Mais il s'agit désormais d'une figure historique. Le Français est après tout mort en 1903. Bien avant Renoir, Degas ou Monet! Photo (Keystone): Un visiteur admirant le Gauguin aujourd'hui vendu.

Cet article précède immédiatement un autre sur le poids des fondations indépendantes dans les musées suisses 

Prochaine chronique le mardi 17 février. Petit voyage à La Haye, ou le Mauritshuis rénové acceuille la Frick Collection de New York.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."