Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bâle/Le Museum Tinguely accueille le destructeur anglais Michael Landy

Crédits: AFP

Choc en 2001 à Londres. Le public n'avait jamais assisté à une performance aussi radicale. Dans un magasin populaire d'Oxford Street abandonné par C & A, Michael Landy a regroupé l'ensemble de ses possessions. Il y a là sa Saab 900 comme ses collections d’œuvres d'art ou l'ensemble de ses vêtements. Tout se verra inventorié avec précision, puis méthodiquement détruit avec l'aide de douze assistants. Même le passeport. L'artiste sortira sans rien dans la rue, après avoir attiré 45.000 personnes, venues pour «voir ça». 

«Break Down» n'est par définition pas exposé au Museum Tinguely de Bâle, qui consacre à Landy une première rétrospective regroupant tous ses travaux essentiels depuis 1990. L'action se voit juste évoquée. Un immense mur détaille la liste des biens d'un monsieur qui a visiblement beaucoup entassé avant d'anéantir. Il y a là le descriptif de 7227 choses, ce qui semble beaucoup. La liste fait face aux cimaises où Landy propose ses dessins et gravures. Il y a en effet deux hommes en lui, ce qui accroît le malaise. Un conceptuel agressif cohabite avec un artiste parfaitement traditionnel. Très joli coup de crayon et de burin. J'y reviendrai.

Un enfant de la classe ouvrière 

Landy est né en 1963 à Hackney, dans l'East End londonien. Autrement dit du mauvais côté de la ville. Sa famille appartient à cette classe ouvrière que Margaret Thatcher va bientôt mettre à la casse. Chez les Landy, le mot est à mettre dans son sens le plus littéral. Le père de Michael est ressorti à l'état de loque humaine d'un accident du travail en 1977. Devenu célèbre, son fils lui rendra hommage en 2004 à la Tate Britain. Appelé à concevoir une pièce pour la gigantesque Duveen Gallery, il y reconstituera avec une extraordinaire fidélité (à tous les sens du terme) la maison de ses parents, remplie de quelques objets leur appartenant. «Semi Detached». 

A la manière anglaise, la carrière de Landy se révèle en effet aussi double que son art. Il y a le côté rebelle, qui le fait tôt adhérer aux Young British Artists. Mais il existe aussi le versant officiel. Révélé au grand public par l'exposition (un peu putassière) de Charles Saatschi de 1997 intitulée «Sensation», où le commissaire ne reculait devant aucun racolage, Michael Landy est ainsi devenu, comme la provocatrice Tracy Enim, membre de la Royal Academy of Art (RA) fondée en 1768. C'était en 2008. Je n'ai pas bien regardé en 2012. Mais il doit avoir conçu, comme Tracy Enim, Anish Kapoor ou Norman Foster, un des cadeaux de la RA à Elizabeth II pour ses 60 ans de règne. Tout avait été alors montré dans une exposition bien faite à la Queen's Gallery de Buckingham.

Fasciné par Tinguely 

Si le Museum Tinguely, qui fêtera ses vingt ans d'existence le 25 septembre 2016, a retenu Landy, c'est pour bien des affinités. La plus patente demeure cependant l'intérêt du Britannique pour le Bâlois. A 19 ans, en 1982, le premier découvre la personnalité du second à la Tate Gallery. C'est une révélation. Il s'intéressera plus spécialement à son «Hommage à New York» de 1960, où une énorme machine devait (il y aura un couac) s'autodétruire après avoir craché un feu d'artifice. Il s'est inspiré de l'idée et de l'objet pour une série d’œuvres exposées au début du parcours, qui reste par ailleurs assez libre vu l'architecture du musée. 

L'ensemble des productions de Landy se voit par la suite traitée. Il y a aussi bien là la machine à détruire les cartes de crédit que les éventaires de marchands de fruits et légumes recouverts de gazon artificiel attendant la marchandise ou les slogans publicitaires invitant à acheter davantage à bon marché. L'homme se déclare fasciné par ce consumérisme bas de gamme caractérisant son Angleterre. Celle des supermarchés. Il y a aussi des saints géants, sans doute en papier mâché. Grâce à un mécanisme, le visiteur peut à nouveau les martyriser. Nous passons ici du «low» au «high». Artiste associé à la National Gallery depuis 2009, Landy y a travaillé en résidence quatre plus tard. Les statues peintes étaient alors placées au milieu des tableaux de dévotions des XVe ou XVIe siècles.

Gravures de plantes 

La fin de l'itinéraire conduit le public du côté le plus classique. Une série de portraits au crayon d'amis. Quelque chose de proche des BP Portraits Awards par leur réalisme un brin expressionniste. Puis une longue rangée d'études de plantes gravées, d'une extrême méticulosité, dont l'origine remonterait à la curiosité d'Albert Durer. Ce «Nourishment» satisfait visiblement d'autres amateurs. Une partie des épreuves ici présentées est prêtée par Holkham Hall, l'un de plus châteaux anglais, célèbre (entre autres) par sa collection de dessins anciens. Une dualité entre l'avant-garde et la tradition qui demeurerait inconcevable sur ce que les Anglais appellent «le Continent»...

Pratique 

«Michael Landy, Out of Order», Museum Tinguely, 1, Paul Sacher-Anlage, Bâle, jusqu'au 25 septembre (jour auquel une grande fête aura lieu). Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue en allemand et en anglais.

Photo (AFP): Michael Landy lors d'une action de 2010. Il avait alors récolté les oeuvres d'art dont leur propriétaire ne voulait plus afin de les détruire en public.

Prochaine chronique le mardi 12 juillet. Retour sur les musées de Genève (MAH) et de Lausanne (mcb-a).

 

 

 

 

 

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