Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE / Le monde grec antique au masculin

Rose pour les filles. Bleu pour les garçons. La différence entre les sexes relève aujourd'hui du tabou. Deux expositions muséales suisses s'attaque pourtant au sujet en ce moment. L'une avec bonheur, l'autre pas. Pas besoin de "photofinish" pour départager l'Antikenmuseum de Bâle et le Kunstmuseum de Berne.

"Wann ist man ein Mann?" Quand devient-on un homme? Chez les Grecs des Ve et IVe siècle avant J.-C. aucun problème. Tout restait codifié dans cet univers républicain, où les femmes se contentaient de faire de la figuration. Il y avait dix âges pour une vie plutôt courte. La plupart des citoyens mouraient avant 60 ans, ce qui semblait un bel âge. Notons que les survivants ne se voyaient pas considérés comme d'affreux croulants. L’aréopage athénien et la gérousie spartiate, deux éminentes assemblées populaires, ne comportaient que des membres de passé 60 ans.

Une sorte de jeu de l'oie

L'Antikenmuseum propose un parcours tenant du jeu de l'oie. Le visiteur avance dans la grande salle du rez-de-chaussée, jusqu'ici réservée aux collections permanentes, sur un sol balisé. Il passe d'une étape de l'existence à la suivante. Rien ne lui est caché. Un homme mûr prenait sous son aile (et dans son lit) un très jeune adolescent pour le former. Personne ne s'émouvait pour si peu. Les filles que le jeune fréquentait ensuite, lors de banquets, exerçaient un métier déjà vieux à l'époque. C'est vers 30 ans qu'il prenait femme dans un seul but: avoir des enfants légitimes. L'important, c'était la lignée.

Quelque 80 objets, pour la plupart tirés des richissimes collections du musée, illustrent le discours. Ils se révèlent assez importants et beaux pour nr pas servir de simples faire-valoir. Un parallèle contemporain se voit sans cesse tracé. Des vitrines contiennent des objets aujourd'hui encore jugés féminins ou masculins. Deux corridors se voient tapissés de couvertures de magazine, genre "Men's Health" ou "Vogue Homme". Le public se retrouve partagé entre l'image idéale du passé et celle que proposent aujourd'hui Justin Bieber, George Clooney, David Beckham ou, en catégorie senior, John Malkovich.

"Sexe faible" (et exposition assortie) à Berne

Intéressante, amusante, légère, imaginative, bien présentée, cette manifestation se complète plus loin dans Bâle, à la Skulpturhalle, avec une présentation sur l'athlétisme et la compétition dans l'Antiquité. L'actualité ne se voit pas oubliée. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, même s'il brille moins chez nous qu'en Grèce.

A Berne, le Kunstmuseum offre "Le Sexe faible". Emprunté à une excellente comédie d'Edouard Bourdet (1929), le titre en reprend aussi l'idée. Face aux femmes, les hommes ne font aujourd’hui plus le poids. Divisée en six thèmes un peu flous, la démonstration se révèle hélas lourde de féminitude (comme on dirait négritude). Elle met en avant des plasticiens et plasticiennes ayant émergé après les révolutions féministes et gay de la fin des années 1960. C'est lourd, moche et ennuyeux. On ne peut pas dire qu'on s'amuse beaucoup avec Luciano Castelli, Carole Roussopoloulos, Tracey Moffatt ou Silvie Zurcher. Oubliez!

Pratique

"Wann ist man ein Mann?", Antikenmuseum, 5 Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 30 mars. Tél. 061 3201 12 12, site www.antikenmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Skulpturhalle, 17, Mittlere Strasse, Bâle. Tél. 061 260 25 00, site www.skulpturhalle.ch Du mardi au vendredi de 10h à 17h, samedi et dimanche de 11h à 17h. "Le Sexe faible", Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 9 février. Tél. 031 328 09 47, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. Photo (site du musée): L'entrée de l'exposition dans l'Antikenmuseum de Bâle remodelé.

L'Antikenmuseum entend adopter une position "volontiers provocatrice"

En août 2012, Peter Blome voyait son successeur désigné à la tête de l'Antikenmuseum de Bâle. Il avait l'âge de la retraite. On l'a fêté. Il faut dire que l'institution lui doit beaucoup, sinon tout. D'un petit musée voué à l'art gréco-romain, il a fait une institution embrassant l'ensemble du monde classique. L'homme a ainsi tiré du néant une section égyptienne, puis mésopotamienne. Le principe restait le même. Le directeur commençait par emprunter des objets aux riches collections suisses privées. Les dépôts se transformaient peu à peu en dons. Le civisme, comme aiment à dire les politiciens sans imagination, et l'émulation jouaient leur rôle. Une grande entreprise vient d'ailleurs d'offrir un chaudron assyrien à faire pâlir de jalousie le Louvre et le "Met" réunis.

Blome avait aussi organisé de belles expositions, créant le "buzz" en 2004 avec son "Toutankhamon": 628.000 visiteurs. Les autres manifestations avaient bien moins marché. Et, si les salles pharaoniques et orientales étaient superbes, celles consacrées aux vases attiques et italiotes avaient vieilli. Moralité, l'an dernier il n'est venu que 27.000 visiteurs à l'Antikenmuseum. Une misère.

Eclairages contemporains

Andrea Biscagna, le nouveau directeur, se voit donc chargé de remonter la pente. Le Tessinois, âgé de 50 ans, a annoncé une mutation. Le musée restera voué aux cultures anciennes, mais avec des éclairages contemporains. Dans le monde germanique, contrairement à ce qui se passe ailleurs, le goût du passé se perd. Les "Journées du patrimoine" attirent davantage de monde dans la petite Suisse romande que dans l'ensemble des cantons alémaniques. Les expositions du nouveau type seront "parfois provocatrices". Tel est le cas avec celle sur les hommes. Les visiteurs ne se bousculent pas pour autant. Il faudra des années pour que le bouche à oreille produise son effet...

Prochaine chronique le vendredi 15 novembre. Moulins, en Auvergne, réhabilite le peintre "pompier" Georges Rochegrosse. Délirant!

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