Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BALE/Le Kunstmuseum se penche sur le Moyen Age. "Archéologie du sacré"

Crédits: Kunstmuseum, Bâle

L'exposition démarre très fort. Tout commence avec «Le mystère de l'incarnation». Le Kunstmuseum de Bâle s'adresse à son noyau dur avec «Archéologie du sacré». Il en faut pour tous les visiteurs. Au moment de sa réouverture, en février, le musée parlait à son grand public, friand d'art contemporain, ou plutôt d'art moderne. Il conforte aujourd'hui sa réputation d'offrir des expositions pointues. Ouverte le 10 septembre, celle-ci se tourne vers une audience savante, sachant que l'institution détient aussi l'un de plus belles collections d'art médiéval germanique connues. 

De quoi s'agit-il? Conservateur des maîtres anciens du Kunstmuseum, Bodo Brinkmann a imaginé une présentation d’œuvres de la fin du XVe et des débuts du XVIe siècles axée sur la théologie complexe mise en place à cette époque. Il faut dire que Bâle fête un demi-millénaire. En 1516, Erasme de Rotterdam (1466-1536) publiait dans la ville sa traduction du «Nouveau Testament» écrit en grec, avec l'appui de l'imprimeur Johann Froben. Comme «Archéologie du sacré» se terminera début 2017, il serait possible d'ajouter une cerise au gâteau de l'anniversaire. Les fameux placards de Martin Luther à Wittenberg datent de 1517. Qu'importe finalement si Erasme, critique vis-à-vis de l'Eglise catholique, n'embrassera jamais la Réforme...

Un parcours dans les collections 

L'exposition prend place dans l'ancien bâtiment, celui des années 1930. Il s'agit en fait d'un parcours, avec parfois d'autres pièces (ou les mêmes dans un autre ordre) à travers les collections. Les visiteurs n'en découvrent d'ordinaire que la crème. Les réserves abritent de nombreux panneaux peints, de qualité souvent moindre, mais riches de sens. Bâle peut ainsi raconter la vie du Christ, telle qu'elle se reflétait alors dans les arts. Cette existence terrestre part de la «Sainte Parenté», qui fait apparaître derrière sainte Anne tout un arbre généalogique, pour finir avec le Christ mort, dont Hans Holbein a donné à Bâle une image canonique et révolutionnaire à la fois en 1521. C'est celle d'un cadavre hyper-réaliste en apparence, mais correspondant à la «vraie longueur du Christ». Une longueur (170 centimètres, pour être précis) qui faisait à l'époque l'objet d'un véritable culte. 

Ce parcours humain, puisque Jésus est doté d'une double nature, ne couvre qu'une partie de l'exposition. Il a en effet fallu laisser de la place à son image en gros plan, volontiers douloureuse. La piété qui suit la grande peste de 1348-49 se montre très inquiète. Douloureuse. C'est alors que se multiplient les visages christiques avec couronne d'épine, larmes et gouttes de sang. Le merveilleux petit tableau de Lucas Cranach (prêté par un privé) faisant l'affiche résume cette vision de souffrance. C'est sur elle que le dévot doit méditer, d'où un certain nombre de diptyques dont le commanditaire regarde l'image tragique d'un Sauveur martyrisé.

Notions complexes 

Le public suit cet itinéraire, livret à la main. Le texte se révèle plutôt trapu. On ne peut pas dire que Bodo Brinkmann s'adresse à des spectateurs incultes. Des notions, d'autant plus compliquées qu'elles nous sont largement devenues étrangères, apparaissent à chaque détour de paragraphe. Certaines phrases sont du coup à lire deux fois. Que savons-nous encore des arcanes de la Sainte Trinité, avec son dieu à la fois unique et figuré sous la forme de trois personnes? Que subsiste-t-il aujourd'hui des «symboles du divin»? Et qui connaît encore les apparitions du Christ de la messe de saint Grégoire (VIe siècle) à celles que le berger Hermann Leicht eut en 1444-45? Même les bons catholiques se contentent de nos jours des Vierge de Lourdes ou de Fatima. 

Présentés de manière serrée, les tableaux (complétés par la reproduction photographique de ceux qui manqueraient) se lisent un peu comme une bande dessinée. Il y en a beaucoup, et de niveau très divers. Il s'agit avant tout d'illustrer. Certaines peintures sont bien connues, comme le Holbein (qui fait l'objet d'une sorte de dossier), la «Crucifixion» de Matthias Grünewald ou «L'adoration des bergers» du Français Noël Bellemare, récemment découverte dans les réserves et magnifiquement restaurée. D'autres sortent, je le répète, directement des caves. En l'état. La plupart pourra, à mon avis, dare-dare y retourner. Pas montrable en temps normal. D'autres méritent mieux, comme un beau «Saint Christophe» d'un maître inconnu de l'Allemagne du Sud, réalisé vers 1520-1530.

Aérolite italien et espagnol 

Parmi ces œuvres à maintenir aux cimaises, j'ai noté quelques aérolites. Comme tous les musées, le Kunstmuseum possède, par le hasard des donations, des créations ne s'intégrant pas aux collections. Il y a ainsi une belle «Crucifixion» (encore une!) du Vénitien Bartolomeo Vivarini (1) ou un superbe panneau de retable avec une «Crucifixion» (eh oui, toujours une!), créé dans un Roussillon alors espagnol vers 1415. Bâle ne brille ni par ses tableaux italiens, ni par par son patrimoine espagnol. Est-ce une raison pour cacher des œuvres aussi importantes? 

(1) Je vous ai récemment parlé de l'exposition que Conegliano a consacré à la dynastie des Vivarini.

Pratique 

«Archéologie du sacré», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 8 janvier 2017. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmusembassel.ch Ouvert du mardi au dimanche de10h à 18h.

Photo (Kunstmuseum, Bâle: Le petit Christ de Lucas Cranach (vers 1520) qui fait l'affiche de l'exposition.

Prochaine chronique le mardi 11 octobre. La Maison d'Ailleurs d'Yverdon se penche sur la manga avec "Pop art, mon amour".

 

 

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