Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum se penche sur la "Féminité" trouble vers 1500

Crédits: Keystone

Ville prospère, cité universitaire, foyer de la toute nouvelle imprimerie, haut-lieu de l'humanisme, centre artistique, Bâle forme vers 1500 la pointe Sud de la Renaissance germanique. Celle que le Louvre de Lens, pour son exposition inaugurale en 2012, a qualifié d' «autre Renaissance». Ce renouveau se révèle en grande partie graphique. Le dessin et la gravure, tant sur bois que sur cuivre, prennent alors leur essor de la Saxe à la Bavière, en passant par ce qu'on a plus tard appelé «l'école du Danube». Il suffit de citer les noms de Dürer, de Cranach ou des Holbein (ils sont en fait trois). L'influence de Dürer sur l'Italie (où l'artiste accomplira d'ailleurs deux longs séjours) apparaîtra vite déterminante. L'estampe constitue par définition un art voyageur. 

En 1500, l'inspiration reste encore religieuse. Bien qu'en germes, la Réforme ne s'est pas encore manifestée. Il faudra attendre 1517. A côté de ce courant sacré, prolongeant un art médiéval vieux de plusieurs siècles, il y a maintenant les sujets profanes. Ils forment la base de l'exposition «Weibsbilder» (au «Féminité» en français), qui reste pour quelques jours encore à l'affiche du Kunstmuseum de Bâle où elle occupe le rez-de-chaussée du Neubau. Responsable du Cabinet d'arts graphiques, Ariane Mensger a rassemblé là une centaine d’œuvres exécutées entre la fin du XVe siècle, à laquelle renvoie un homme comme Israhel van Menckenem, et 1550. Autant dire que le visiteur va du gothique finissant à un style fortement italinanisé.

Parcours thématique 

Le parcours se veut thématique. Il illustre la place des femmes non pas dans l'idéal religieux, mais dans les faits réels ou fantasmés. Soyons clairs. Cette image n'est pas bonne, comme elle le demeurait dans les romans courtois. La femme est une charmeuse. Une ensorceleuse. Une lubrique. Incapable de maîtriser ses sens, elle ne pense qu'à faire trébucher l'homme. Ce n'est pas pour rien que l'Eve biblique a tendu la pomme à Adam. Les plus sages eux-mêmes peuvent subir ses méfaits. Un thème typiquement alémanique d'alors est celui d'Aristote et de Phyllis. La belle courtisane grecque s'était promis de faire du philosophe son jouet. Dans une célèbre gravure sur bois d'Hans Baldung Grien, comme il se doit aux cimaises du Kunstmuseum, elle le chevauche comme un cheval, le vieil homme ayant le mors aux dents.

La première image présentée dans des salles repeintes pour l'occasion en pourpre, en violet ou en vert bronze, résume ce qui va venir. Il s'agit d'un dessin du Bernois Niklaus Manuel Deutsch, dans un état de conservation quasi miraculeux. Tracée à l'encre noire avec des rehauts de blanc sur un papier préparé orange, l'image présente une Vénus ailée tenant six lassos. Son fils, l'Amour, tient à la main une marotte. Comprenez par là un petit masque de fou au bout d'une baguette. Pour l'homme raisonnable de 1500, qui a généralement conclu un mariage arrangé, la passion sensuelle constitue une forme sinon de dérèglement, du moins de faiblesse.

Prostitution généralisée 

La suite fait passer le public de l'érotisme, au sens propre, à la notion de péché. Le Moyen Age finissant connaît une prostitution généralisée. C'est le moment où se diagnostique la syphillis («mal de Naples» en France, «mal français» en Italie). Les étuves se révèlent de fort mauvais lieux. Les armées se déplacent avec des filles publiques. Niklaus Manuel Deustch et le Soleurois Urs Graf étaient payés pour le savoir. Le premier fut occasionnellement, le second par métier, mercenaires. Les dessins de Graf ont gardé leur force, en montrant des courtisanes harnachées de brocarts et de plumes. Ils avaient d'autant plus leur place ici que le vent va tourner. Bains publics et bordels perdront de leur visibilité. Le clergé se retrouvera moralisé de force. La bâtardise, très répandue dans la haute société (l'enfant naturel illustre la virilité du prince), deviendra une marque d'infamie. 

Si la femme séduit autant, pour les penseurs des années 1500, c'est parce qu'elle est dotée de pouvoirs (1). Pas très catholiques, cela va de soi. La peur du Diable atteint des sommets, comme celle de l'enfer. Les sociétés en profonde mutation connaissent parallèlement de grandes régressions. Il n'y a qu'à voir les intégrismes actuels, alors que l'univers se virtualise. La sorcellerie, qui n'intéressait personne jusqu'au XIIe siècle, se voit désormais partout. 1500 se situe quatorze ans après «Le marteau des sorcières», un livre dont le succès s'est révélé phénoménal. Le XVIe siècle deviendra le temps des tribunaux, des tortures, des condamnations et des bûchers, alors même que l'Europe semble entrée dans un âge de raison.

Musées sollicités 

D'autres thèmes moralisants se voient abordés dans cette exposition aussi riche sur le plan des idées que sur celle des œuvres. Dans la préface du catalogue, Josef Helfenstein, directeur du Kunstmuseum, déclare d'ailleurs ne jamais avoir assisté à autant de débats entre ses collaborateurs qu'à l'occasion de «Weibsbilder». La qualité des œuvres présentées n'en apparaît pas moins impressionnante. Si la moitié d'entre elles proviennent du fonds de l'institution, Ariane Mensgel a sollicité ses confrères des villes germaniques. Des chefs-d’œuvre de l'Albertina de Vienne, de Berlin, de Hambourg, de Francfort ou de Strasbourg (qui fait alors partie du Saint-Empire romain-germanique) permettent de montrer le meilleur de Lucas Cranach, d'Hans Süss von Kulmbach, de Sebald Beham ou de Martin Schongauer. Notons que contrairement à la production italienne, les attributions semblent ici sûres. Beaucoup d’œuvres sont signées, voire datées. Il s'agissait alors déjà de produits destinés à la vente.

Cette exposition très soignée, très bien présentée et très bien annoncée (je sais, j'ai mis deux mois à en parler...) prouve par ailleurs que le Kunstmuseum ne focalise pas son intérêt sur les modernes et contemporains. C'est la seconde manifestation classique proposée dans le Neubau. Il n'y en aura pas en 2018. Du moins d'aussi pointue. Il faut dire que le lancement d'une telle aventure exige beaucoup de temps. Celui de persuader et d'obtenir.

(1) On pourrait aussi dire que, comme les femmes fatales des films noirs américains, elles sont aussi plus intelligentes et plus calculatrices que les hommes.

Pratique 

«Féminité, Eros, pouvoir, morale et mort vers 1500», Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Keystone): Zoom sur "Le jugement de Pâris" du Lucas Cranach (1528).

Ce texte est suivi d'un autre sur le Kunstmuseum de Bâle.

Prochaine chronique le samedi 30 décembre. Des livres.

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