Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum rend hommage au graveur Hendrik Goltzius

Crédits: Kunstmuseum, Bâle

C'est un artiste immense, depuis toujours reconnu comme tel. Hendrik (ou Hendrick) Goltzius (1558-1617) fait pourtant rarement l'objet d'expositions, même aux Pays-Bas (1). Il faut donc courir au Kunstmuseum de Bâle, même si la rétrospective aujourd'hui proposée demeure lacunaire. Elle s'intéresse au seul graveur, le plus important des écoles nordiques depuis Albrecht Dürer et Lucas van Leyden. Conçu par Ariane Mensger, l'accrochage néglige du coup le dessinateur et le peintre. Il est choquant de voir l'institution, qui a découvert et restauré il y a une vingtaine d'années une toile capitale de Goltzius dans ses réserves (une allégorie assez impénétrable), la laisser au premier étage, tandis que l'exposition se déroule à l'entresol. Et cela sans qu'il y ait le moindre renvoi indicatif.  

Goltzius constitue la figure clef du maniérisme hollandais. On sait que ce courant, fait d'élégance formelle et de complexité intellectuelle, a vu le jour à Florence vers 1520. Il est ensuite remonté par capillarité vers le septentrion. Lentement. Il lui faudra trois générations. Et en s'extrêmisant. On n'a jamais été aussi alambiqué que dans les cours périphériques développant leurs cultures à Prague ou à Nancy vers 1590. Ni aussi sophistiqué que dans la bourgeoise Haarlem, où travaillait Goltzius, dont les estampes inondaient l'Europe. C'est bien ici que viviat également Cornelisz van Haarlem, qui a fait en 2014 l'objet d'une exposition importante au Frans Hals Museum de la ville.

Une main droite mutilée 

L'artiste était né dans une famille modeste. Un accident, alors qu'il avait un an, a mutilé sa main droite. L'artiste fera de cette faiblesse sa force. Il utilisera le burin, créant de célèbres tailles et contre-tailles, avec toute la force de son bras. Un merveilleux dessin, daté 1588, a passé en juillet 2014 dans une vente londonienne. Il représente ses doigts déformés (2). Il fallait encore que le débutant trouve les moyens financiers de ses ambitions. Il les obtiendra en épousant une riche veuve, bien plus âgée que lui, dont il adoptera le fils. Ce dernier deviendra le graveur Jacob Matham. Jacob n'avait que treize ans de moins qu'Hendrik. Si les deux hommes s'entendront bien, les rapport avec madame resteront difficiles. On le sait par son ami et biographe Carl van Mander. 

En 1590, célèbre mais dépressif, Goltzius part donc pour l'Italie, où il copiera les statues romaines et rencontrera beaucoup de monde, dont il fera le portrait dessiné. C'est alors qu'il donne la célébrissime planche montrant l'Hercule Farnèse de dos, admiré par deux jeunes gens en costumes contemporains. Curieusement, il ne l'éditera jamais. C'est Matham qui la tirera après sa mort, en 1617. L'artiste reviendra tout ragaillardi de son périple (Van Mander le dit très farceur), avant de sombrer à nouveau dès son retour à Haarlem. Mais il ne repartira pas.

Un atelier prospère 

L'exposition propose avant tout les planches conservées à Bâle. Il faut dire que, même déprimé, notre homme a beaucoup donné. Il a buriné 388 planches, tandis que des collaborateurs transcrivaient 574 de ses dessins. L'idée d'Ariane Mensger était de montrer la complexité de l'atelier, conçu comme une PME moderne. Il n'y avait cependant pas de règle. Goltzius peut transcrire le dessin d'un confrère, comme Cornelisz de Haarlem ou l'Anversois Bartolomeus Spranger. Il lui est bien sûr possible de se graver lui-même. Il confie parfois ses inventions à son fils adoptif ou à d'autres collaborateurs. L'étonnant, c'est qu'il n'y ait aucune différence de qualité, même si le patron se réserve des morceaux de virtuosité. Le plus célèbre reste sa «Vie de la Vierge», en six planches, de 1593-94. Chaque épisode est gravé à la manière d'un confrère. Cet acte apparemment pieux se compose ainsi d'une suite de pastiches. 

On reste confondu par la science des raccourcis, la qualité des étude musculaires inspirée par Michel-Ange et la luminosité du trait. Dommage que des sonneries sécuritaires intempestives empêchent les visiteurs de voir les détails de près. Les hommes du XVIe siècle ne s'y sont pas trompés en plébiscitant l'auteur. L'exposition s'arrête là, en 1600. Rien n'est dit sur la suite, pourtant peu ordinaire. En 1600 donc, Goltzius laisse tout tomber. Il veut faire carrière comme peintre. Et il réussira. Brillamment. Ses grandes toiles font le lien entre le maniérisme nordique et le baroque que développe, au même moment, le jeune Pierre Paul Rubens, né en 1577. Sa postérité sera du coup plus flamande que néerlandaise. La grande peinture mythologique n'a jamais été dans le goût d'Amsterdam ou de Leyde.

Présentation un peu terne 

La présentation à l'entresol n'apparaît hélas pas bien joyeuse. Les murs blancs sont sinistres. L'éclairage digne d'un hôpital. Les encadrements minimaux. Notons que Le Cabinet des arts graphiques genevois et l'ETH zurichois ont fait les prêts complémentaires. La plupart des 80 impressions sont anciennes. Celles des planches sur bois, qui composent de savants «chiaroscuri» à l'italienne, par superposition de plusieurs couleurs, datent cependant de débuts du XIXe siècle. Les tirages d'époque sont rarissimes et extrêmement recherchés. 

(1) Goltzius est le héros d'un assez mauvais film de l'Anglais Peter Greenaway, sorti en 2012.
(2) Ledit dessin s'est vendu 2,6 millions de livres, à un moment où celle-ci valait cher. Le prix correspondait à environ 4 de nos millions.

Pratique

«Magistrales gravures, L’entreprise Hendrik Goltzius», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 13 novembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert tous les jours sauf lundi de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Kunstmuseum, Bâle): L'allégorie retrouvée il y a une vingtaine d'années par le musée, qu'il faut aller voir au premier étage.

Prochaine chronique le lundi 17 octobre. Rencontre avec Jacques Ayer, directeur du Musée d'histoire naturelle genevois, qui fête les 50 ans du bâtiment de Malagnou.

 

 

 

 

 

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