Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum raconte la votation Picasso de 1967

Crédits: Kurt Wyss/Keysrone, 1967

Peu de musées savent utiliser leurs fonds propres avec la même intelligence que le Kunstmuseum de Bâle, aujourd'hui dirigé par Josef Helfenstein. Au rez-de-chaussée du Hauptbau (bâtiment principal), où se trouve normalement l'art bâlois du XXe siècle, l'institution propose aujourd'hui «Art. Argent. Musée. 50 ans de Picasso-Story». Il s'agit de raconter en détails une affaire ayant fait un bruit considérable à l'époque. Le 17 décembre 1967, le peuple entérinait l'achat par le Canton de deux Picasso. Un référendum avait été lancé contre les six millions votés. Mais peut-être vaut-il mieux que je vous raconte l'histoire en commençant par le début. 

Tout commence avec la collection, érigée en fondation, de la riche famille Staechelin. Elle était déposée depuis des âges au Kunstmuseum. Son fondateur Peter G. Staechelin avait déclaré les tableaux la composant inaliénables, sauf au cas où ses descendants se retrouveraient financièrement pris à la gorge. Tout est bien allé jusqu'en avril 1967. A ce moment, un avion de la compagnie Globe Air appartenant aux Staechelin a la mauvaise idée de s'écraser à Chypre. Un carnage: 126 mots dont 119 passagers. La responsabilité des propriétaires est engagée. Il faut trouver de l'argent, beaucoup d'argent, et vite.

Référendum 

Le plus simple reste de vendre des toiles. Un Van Gogh s'en va pour 3,2 millions de francs, ce qui constitue une somme colossale à l'époque. La direction du Kunstmuseum réagit dès que possible. Les départs prévus suivants sont le célèbre «Arlequin» (1923) et «Les deux frères» (1905) de Picasso. Un accord est vite trouvé entre la direction de l'institution et l'Etat. Le prix demandé étant de 8,4 millions, Bâle en mettra six. Le reste doit se voir trouvé par le musée sous forme de dons. Le directeur Franz Meyer (qui est accessoirement le mari de la fille de Marc Chagall) bat du tam-tam. Il sait créer l'enthousiasme. Le canton de Saint-Gall, à qui personne n'a rien demandé, vote un crédit. Bâle-Campagne fait un don. L'argent est non seulement trouvé, mais il y a à la fin 100 000 francs de trop. 

C'est compter sans le système référendaire suisse. Le garagiste Alfred Lauper, un petit actionnaire de Globe Air, devient l'apôtre du refus. Bâle n'a pas à engager de telles dépenses. On peut faire mieux avec cet argent. Dès lors, la polémique fait rage. Il y a les tenants des dépenses sociales (on construirait deux maisons de retraite avec la même somme) et ceux de la culture. Il se trouve même un Dr Peter von Roten pour écrire qu'on ne va pas «mettre ce prix absurde pour deux toiles d'un communiste.» Et encore s'agit-il de deux Picasso particulièrement sages! D'une manière générale, on assiste à un conflit de générations. Les gens âgés sont contre. La culture reste pour eux une affaire privée. Les jeunes se déclarent pour. On en discute des jours et des nuits. Il y a même des manifestations publiques.

Départ pour Mougins 

Le résultat du scrutin semble hasardeux. C'est l'achat qui l'emporte, et à une surprenante majorité. Liesse populaire. Echo jusque dans le «New York Time». Le jour même, le journaliste Bernhard Scherz et le photographe Kurt Wyss partent, comme ils l'ont récemment raconté à Swissinfo, pour Mougins. Ils espèrent un entretien avec le maître, âgé de 86 ans, qui ne reçoit plus personne. Aucun reporter en tout cas. Echec, mais pas mat. Lorsqu'ils reviennent le lendemain, une grosse limousine s'arrête devant eux avec Jacqueline Picasso dedans. Rendez-vous à 17 heures... moment où les deux Bâlois se retrouvent devant le peintre... et Franz Meyer. 

Picasso a décidé de faire un cadeau «à la jeunesse de Bâle». C'est une toile de 1906 à laquelle il tient pourtant beaucoup, «La Famille». Il ajoute, pour faire bon poids, une grande aquarelle préparatoire pour «Les demoiselles d'Avignon». Puis une peinture récente que Franz Meyer doit choisir. Celui-ci ne parvient pas (ou feint de ne pas parvenir) à se décider entre deux compositions. Les deux partent donc pour Bâle. Un Bâle où émerge bientôt d'une voiture Maja Sacher-Stehlin. La femme la plus riche de Suisse en tant que veuve d'Emanuel Hoffmann. Elle tient entre ses mains «Le poète», un chef-d’œuvre cubiste jusque là accroché chez elle. C'est son cadeau.

Les questions que l'on se pose 

Voilà résumée l'histoire aujourd'hui racontée par le Kunstmuseum, qui a bien fait les choses. De petits films très amusants racontent l'histoire, avec un bonimenteur habillé comme dans les années 60. Il y a les tableaux. Mais ce n'est pas tout! L'institution a décidé d'élargir le cadre, mot qui convient bien au sujet. Elle répond aux demandes que se fait le public sur la collection et son accrochage. Qui choisit en fait les œuvres? Tous les dons se voient-ils acceptés? Quel est le pourcentage du fonds exposé sur les murs? Existe-t-il des peintures que les visiteurs n'ont jamais eu l'occasion de voir? Qu'est-ce qui est entré au Kunstmuseum entre 2017 et 2018? Pour d'autres demandes, il suffit d'écrire. La direction s'efforcera de répondre. Elle reste au service des gens. Un mur entier présente ainsi des pièces nouvelles, encore inédites. Avec le «grand écart» que cela suppose. Une toile flamande du XVIIe siècle se retrouve à côté d'un portrait de groupe signé par un contemporain afro-américain. 

Tout cela donne de l'institution une image très positive. Le contraire de la tour d'ivoire, matériau par ailleurs proscrit depuis longtemps. Reste évidemment à savoir si un tel élan populaire pourrait se produire en 2018. Les temps ont changé. L'étatisation de la culture est entrée dans les mœurs, via les subventions. Il y a en outre à Bâle la concurrence redoutable de la Fondation Beyeler depuis 1997. Il faut cependant admettre que la création du «Neubau» a su galvaniser les enthousiasmes. Que l'institution a bien réussi son passage de témoin entre Berhard Menges Burgi et le nouveau directeur Josef Elfenstein. Que les grands mécènes privés donnent ici beaucoup. Des dizaines de millions. Ce n'est vraiment pas Bâle qui donne le plus de soucis pour l'avenir.

Une fondation louvoyante 

Un bémol cependant, soigneusement tu par l'exposition. Les Staechelin ont depuis longtemps modifié les règles de leur jeu. Leur fondation peut s'en aller, ou même vendre. Elle est partie un temps pour les Etats-Unis. Bouderie. Marchandage, On a beaucoup parlé depuis son retour de la cession aux Qataris d'un Gauguin pour un prix situé entre 300 millions (chiffres avancé à l'époque) et 130 millions (ce qui reste tout de même très cher). Les Staechelin actuels projettent aujourd'hui l'image même du déposant suscitant la méfiance. Pour eux, le musée tient un peu du garage, à la différence près que le garagiste risque bien ici de se faire rouler.

Pratique 

«Art, Argent. Musée. 50 ans de Picasso-Story», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban-Graben, Bâle, jusqu'au 12 août. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 0h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Dès le premier juillet le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Kurt Wyss/Keystone). Franz Meyer (à droite) avec le conseiller bâlois Lukas Burchkardt en 1967. Ils sont devant les deux Picasso récents donnés par le maître.

Prochaine chronique le vendredi 15 juin. Canaletto à Rome.

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