Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum propose un "Pollock figuratif"... très abstrait

Crédits: Pollock-Krasner Foundation/MoMA 2016

«Pollock figuratif». La formule sonne bien sur une affiche. Elle a le mérite d'intriguer. Pour la plupart des gens, Jackson Pollock (1912-1956) reste en effet l'homme de «dripping». Vous savez. Ces coulées de peinture, jetée sur une toile sans châssis posée à même le sol. On a ainsi tous en tête (enfin tous ceux qui s'intéressent à la peinture moderne) l'image diffusée en 1950 par les photographies en noir et blanc d'Hans Namuth. Il y a même là, un peu dans l'ombre, son épouse Lee Krasner, qui était également artiste. 

Dans son nouveau bâtiment, comme seconde exposition après «Sculpture on the Move», le Kunstmuseum de Bâle propose donc un Pollock extra-ordinaire (en deux mots). Il entend donner l'image d'un créateur plus divers, en montrant tant des pièces des débuts (la fin des années 30 et le commencement de la décennie suivante) que celles de la fin, généralement occultées. En 1953-54, Pollock reprend en effet ses pinceaux, comme si les «dripping» de 1950-51 n'avaient constitué qu'une parenthèse. Sa manière de faire redevient classique. N'empêche qu'il s'agit là, comme dans la plupart des pièces depuis 1940 du reste, d'un art abstrait. Un art figuratif demande par définition la présence d'une ou de plusieurs figures.

Une légende américaine 

On a souvent raconté la vie de Jackson Pollock comme une légende américaine. Il faut dire qu'elle offre quelque chose d'exemplaire, assez proche finalement des fictions que produira la littérature états-unienne. Jackson est né dans un ranch. C'est le dernier de cinq frères. La famille déménage souvent. Elle vit «on the road». Ses membres seront plus tard souvent séparés. Quand on lit les lettres qu'ils s'enverront, miraculeusement conservées, on a l'impression de découvrir de nouveaux chapitres d'un roman de John Steinbeck ou de Louis Bromfield. Il faut dire que Jackson a 17 ans quand éclate la grande crise, qui bouleverse tout l'univers social. 

La grande différence des Pollock par rapport aux autres familles, c'est son intérêt pour l'art. Trois des fils tenteront d'en faire un métier. La Fondation Peggy Guggenheim de Venise vient du reste de consacrer une grande rétrospective à Charles (1902-1988), un homme bien plus stable que son cadet. Charles Pollock passera étrangement une trentaine d'années à Paris, où il est mort. Les deux frangins traverseront ainsi l'Amérique, en 1930, pour voir une fresque de José Clemente Orozco. Le «mural» est à l'ordre du jour, et ses maîtres sont Mexicains. Le jeune Jackson s'en souviendra, comme le public peut le voir à Bâle. En 1936, Jackson et Sande, son autre frère artiste, traverseront une fois le pays pour découvrir un autre Orozco.

La découverte de "Guernica" 

Les premières œuvres présentées à Bâle datent donc de cette époque. Il s'agit avant tout de grands dessins aux crayons de couleurs. Il y a aussi quelques petites toiles, finalement impersonnelles. Un handicap freine en effet l'évolution. Jackson boit. A 22-23 ans, il est déjà gravement alcoolique, ce qui le conduira à entreprendre des thérapies durant toute son existence. C'est lors de la troisième qu'il se retrouvera confronté à New York au «Guernica» de Picasso, en 1939. Un choc. Son art en restera longtemps marqué. On est à la limite de l'influence et de la copie. Il s'en remettra en 1941 en découvrant les pratiques des Indiens Navajo. En 1942, il rencontrera les surréalistes exilés par la guerre. 

Il lui manque encore la reconnaissance, maintenant qu'il a tout digéré. C'est Peggy Guggenheim qui va lui donner sa chance en 1943. Elle le montre dans la galerie qu'elle a créée à New York , et qui fait scandale. C'est cependant la consécration, aidée par le fait que l'Amérique ne se sent désormais plus culturellement dépendante de l'Europe. Pollock va d'un succès à l'autre. En août 1949, «Life», l'hebdomadaire le plus important du pays, pose du coup la question. «Est-il le plus grand peintre vivant des Etats-Unis?» On devine la réponse.

Une exposition un peu froide 

L'accrochage aurait logiquement dû se terminer là. Le public a déjà parcouru bien des salles. Il faut dire que, selon l'habitude bâloise, les œuvres sont accrochées si loin les unes des autres que le visiteur a parfois l'impression d'une exposition de murs. Mais c'était risquer la frustration du public. La manifestation propose donc quelques "drippings" majeurs (les musées de Berne, de Zurich ou la Collection Daros en conservent d'admirables), puis la production de la fin. En 1954, Pollock arrête pourtant de peindre, tout en continuant à boire. Il se sent vidé. On sait comment cela finira. Par un accident de voiture à la James Dean en 1956.

Très publique, bien que dépourvue d'explications autres que le petit livret (dont il existe une version française), l'exposition montée par Nina Zimmer est bien faite. Les prêts obtenus se révèlent étonnants pour un créateur aujourd'hui si coûteux. Ce qu'on peut reprocher à l'ensemble, c'est sa froideur. Le Kunstmuseum a toujours eu l'amour de la cimaise blanche, du néon blême et du parquet ciré. Le centre des salles fait en plus très vide. Je sais que c'est le goût contemporain. Il suffit de voir certains restaurants à la mode ou les boutiques de fringues vendant des stylistes japonais. Un peu de mise en scène n'aurait cependant fait ici de mal à personne. Et peut-être même du bien à Pollock.

Pratique

«Pollock figuratif», Kunstmuseum, 20, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 22 janvier 2017. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Pollock-Krasner Foundation/MoMA): "Stenographic Figure", 1942. Tout cela reste cependant bien abstrait.

Prochaine chronique le samedi 15 octobre. Les Stanze del Vetro montre "Paolo Venini e la sua fornace" à Venise.

 

 

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