Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum offre à Sam Gilliam, 84 ans, sa première exposition européenne

Crédits: Sam Gilliam/Kunstmuseum, Bâle 2018

Il s'agit d'une reconnaissance tardive. C'est le moins que l'on puisse dire. A 84 ans, Sam Gilliam reçoit sa première grande exposition européenne. Elle se déroule depuis le 9 juin au Kunstmuseum de Bâle, qui a toujours joué un rôle pionnier pour la peinture abstraite américaine. Je rappelle que l'institution fut la première au monde à acquérir un Barnett Newman en 1959. Gilliam ne demeurait pourtant pas un inconnu dans notre continent. En 1972, il a représenté les Etats-Unis à la Biennale de Venise. Ce fut même un événement. Pour la première fois, un Afro-Américain (mot inconnu à cette époque, moins éprise de périphrases) participait à ce qui constituait alors encore la seule vraie grande biennale internationale. 

Gilliam était pourtant né dans un milieu à la fois défavorable et défavorisé. Il a vu le jour en 1933 dans le Mississippi ségrégationniste, septième de huit enfants. Ses parents sont ensuite partis dans le Kentucky, où Sam reçut sa première éducation. Il a manifesté très tôt ses penchants artistiques. La peinture restait cependant un art entièrement Blanc. Le débutant n'en réussit pas moins à exposer tôt dans son université avant de passer plusieurs années dans l'armée et de s'installer à Washington en 1963. Pourquoi la capitale? Parce qu'il avait entre-temps épousé une journaliste du célèbre «Washington Post».

Dans le "Color Field" 

C'était un bon choix. Le mariage peut-être pas, puisqu'il a fini par un divorce. Mais le lieu pour vivre et pour créer, oui. Gilliam va y faire quantité de rencontres profitables, dont celles de Kenneth Noland ou de Morris Louis. Deux maîtres du «Color Field». Il recevra de prestigieuses invitations, comme celle de montrer ses œuvres à la Phillips Collection en 1967. L'année où débute l'actuelle rétrospective bâloise. Gilliam a alors tout juste commis ce qui se verrait aujourd'hui qualifié de «geste radical». Il a libéré ses toiles de leur châssis, anticipant de plusieurs années le mouvement français de «Support/Surface» (1). Le tissu n'est plus tendu, mais flottant. Il ne s'agit pas d'une démarche intellectuelle. L'artiste a été frappé par les qualités plastiques de lessives séchant sur une corde au soleil. Il y aurait donc eu des draps à l'air dans le Washington à cette époque! 

Pendant un certain temps, Gilliam a simultanément produit des tableaux classiques et ses drapés. Notons que les premiers répondent déjà peu aux normes. Le châssis de bois se voit biseauté, comme un miroir. La chose détache l’œuvre du mur. Les deux genres offrent par ailleurs la même peinture abstraite lyrique. Elle présente quelque chose de marbré. Il est permis de penser, en plus grand, aux papiers créés en Italie pour garnir le dos des agendas ou de menus objets. Dans les années 1960-1970, de telles créations ont gêné la critique. Gilliam ne se situait ni dans le minimalisme alors en vogue, ni dans un conceptuel permettant de beaux discours. Gilliam n'avait pas besoin d'exégètes pour mieux l'expliquer, c'est à dire en fait l'obscurcir. Mais il y avait pire que ça pour les activistes noirs! Le peintre préférait se réclamer des «Nymphéas» de Claude Monet que participer, de façon figurative cette fois, aux luttes visant l'obtention des «Droits civiques» pour tous les Américains. Seuls quelques titres font allusion à une situation sociale.

Un peintre pour "happy few" 

Gilliam n'en a pas moins poursuivi son chemin, qui ne lui a pas valu les cotes faramineuses obtenues par les vedettes de sa génération. Il a progressivement inclus dans ses drapés, artistement maintenus aux cimaises par des cordelettes de rideau de théâtre, des pièces de bois. Ou des objets. L'homme a même donné un temps des œuvres comprenant certains de ses vêtements. Des sortes d'autoportraits, donc. Les musées états-uniens l'ont suivi. Presque tout ce qui ne fait pas partie de collections particulières au Kunstmuseum vient du MoMA, de Boston ou de Los Angeles. Sam est donc connu, mais par les «happy few». Autant dire qu'un de ses «Drapes» au mur fait plus chic que les trop «grand public» Warhol ou Basquiat. Gilliam séduit aussi les amateurs de musique. «Before painting, there was jazz», répète volontiers le peintre, qui voue un culte à Gillespie, Monk, Coleman ou Coltrane. Le titre choisi pour la manifestation est du reste «The Music of Color» (2). 

Le problème reste bien sûr d'adapter les créations aux différents espaces. Il faut à chaque fois les repenser. Aujourd'hui sur chaise à roulettes, Gilliam est venu à Bâle installer ses pièces des années 1967 à 1973. Il fallait en tirer le meilleur parti possible dans le Neubau du Kunstmuseum. Un petit film montre les travaux en accéléré. Pour être conséquente avec elle-même, l'institution se devait d'acquérir un exemple important. C'est encore dans les prix d'un musée qui a su acheter à temps, vers 1960, Clyfford Still, Mark Rothko, Sam Francis ou Cy Twombly. Le «Kunst» s'est donc offert le «Drape» intitulé «Rondo». Une pièce accompagnée d'une grosse poutre. Si le Kunstmuseum la met en réserves, elle pourra toujours téléphoner à Gilliam ou un de ses assistants pour la remettre en place! 

(1) En 1969 «Support/Surface» comprenait des gens comme Claude Viallat, Pierre Buraglio, Daniel Dezeuze ou Louis Cane.
(2) On aurait tout aussi bien pu dire «The Color of Music»!

P.S. Il y a quelques hours, Art Unlimited proposait une puèce récente de Sam Gilliam. Eh bien, il fait toujours la même chose!

Pratique 

«The Music of Color, Sam Gilliam 1967-1973», Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 30 septembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. L'institution présente en parallèle un autre Afro-Américain plus jeune, Theaster Gates. C'est très conceptuel. J'avoue ne pas avoir été convaincu. L'exposition Gates se prolonge au Museum für Gegenwartkunst.

Photo (Kunstmuseum, Bâle 2018): L'un des grands "Drapes" de Sam Giliam.

Cet article est immédiatement suivi d'un autre sur le réaccrochage des collections modernes du Kunstmuseum.

Prochaine chronique le dimanche 24 juin. Manguin à l'Hermitage de Lausanne.

 

 

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