Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum nous raconte ses "Basel Short Stories"

Crédits: Arnold Böcklin/Kunstmuseum, Bâle 2018

«Basel Short Stories». Des histoires courtes, ou alors des nouvelles littéraires. Le titre peut sembler d'autant plus étrange au Kunstmuseum de Bâle que l'exposition occupe deux étages entiers du Neubau. Une belle surface. Il faut dire que cette entreprise, visiblement collective, tourne autour de neuf thèmes. Un minimum! Le visiteur découvre qu'il traverse en fait l'histoire de la cité, d'Erasme de Rotterdam à Iris von Roten. Une féministe dont il est difficile de dire que la réputation ait franchi la Sarine. Et comme nous sommes en plus au bord du Rhin... 

Plutôt que de vous dérouler la pelote de fil entière, je vais prendre un exemple afin de vous faire comprendre comment la manifestation fonctionne. J'utiliserai «Der Wanderer und sain Schatten» (Le marcheur et son ombre), remplissant à lui seul le rez-de-chaussée. L'espace se voit dédié à Friedrich Nietzsche, qui enseigna dans la cité de 1869 à 1879. Sur un sol tapissé d'une moquette verte imaginée par le Grison Not Vital en s'inspirant du tapis de table utilisé par le philosophe à Sils Maria, des vitrines proposent de la documentation et des photos. Nietzsche s'y reconnaît sans mal à sa grosse moustache, dont l'artiste a par ailleurs tiré une sculpture murale. Deux vitrines proposent des vases grecs, prouvant par la bande (le propos rappelle en fait l'écriture par Nietzsche à Bâle «Naissance de la tragédie» en 1872) que l'Antikenmuseum et le Kunstmuseum se parlent enfin. Le plâtre original de «L'homme qui marche» de Rodin traverse enfin l'espace de sa haute taille.

Association d'idées

Et que voit le visiteur sur les murs? Mais des tableaux choisis par associations d'idées dans les collections du Kunstmuseum! Si un privé a prêté la grande toile brossée en 1970 par Johannes Grützke montrant sur un pont de la ville Nietzsche avec Jakob Burkhardt, Arnold Böcklin et Johann Jakob Bachofen, le fonds maison a fourni des Böcklin étonnants. Suivent sur cette voie des Chirico et des Max Ernst. Le sauvage «Combat de centaures» du premier va bien avec la vision panique et dionysiaque du drame par l'écrivain. Chirico a donné une peinture métaphysique. Ernst a imaginé un soleil presque noir. Tout s'enchaîne. Tout se tient. 

Le second étage (le premier restant réservé à l'art d'après 1960) va donc dérouler les huit autres thèmes. Erasme, dont une vitrine montre une manche de satin rouge conservée comme une relique, permet aussi bien de proposer quelques fabuleux dessins des années 1520 que des œuvres inspirées au Belge Marcel Broothaers par le penseur de Rotterdam. Le «Christ mort» de Holbein autorise des réflexions sur le corps, de préférence mal en point. Le tableau phare voisine avec une «Pietà» de Böcklin, un corps argenté de Charles Ray ou quelques dessins inspirés à Hans Arp par la mort de son épouse Sophie Taeuber. Il y aussi là un superbe «Christ mort» baroque réalisé en 1774 par le Suisse Johann Melchior Wyrsch. Un nom quasi inconnu. La toile sort directement des caves, comme bien d'autres pièces présentées ici. Heureux le musée qui a des Chirico ou des Ernst en réserves!

Deux parcours au féminin 

Je ne vais pas tout vous décrire. Je dirai juste que deux salles féminines sont consacrées l'une à la peintre de fleurs Maria Sybilla Merian, qui partit au XVIIe siècle jusqu'au Surinam afin d'en découvrir de nouvelles, et l'autre à Iris (tiens, un prénom de fleur!) von Roten. La publication en 1958 de son «Femmes en cage» constitua pour notre pays l'équivalent du «Deuxième Sexe» de Simone de Beauvoir, paru neuf ans plus tôt en France. Contrairement à Simone, Iris ne résista pas aux polémiques. Elles se rabattit sur des sujets moins risqués. Là, le musée a décidé de mettre en parallèle son brûlot avec l'achat, la même année 1958, de ses premières grandes toiles abstraites américaines. Kline ou Rothko. «Dans une perspective actuelle, cette acquisition a consacré la prépondérance des hommes blancs dans la collection.» L'institution aurait en effet pu choisir dans le même style Helen Frankenthaler, Joan Mitchell ou Lee Krasner... 

Une dernière salle (enfin, tout dépend du parcours adopté par le visiteur) propose une problématique plus légère, voire aérienne. Elle est dévolue au couple de comiques sur patins à glace Frick & Frack. Ces deux Bâlois ont triomphé en Amérique, tournant même deux films à Hollywood. Les extraits projetés du kitschissime «Lady, Let's Dance» de 1944 vont avec des tableaux hollandais du XVIIe sur le thème du patinage comme une énorme sculpture de Kircher représentant des jumeaux. Toutes sortes de pistes se voient ici aussi ouvertes. C'est ce qui fait la richesse d'un parcours où le public se voit sans cesse appelé à faire travailler ses méninges.

Une danse macabre? 

Très réussie, la manifestation montre encore une fois que le Kunstmuseum se positionne, face à la Fondation Beyeler, comme un lieu plus intellectuel. Plus percutant. Il n'est pas interdit de penser, surtout en période de carnaval, que  l’exposition actuelle tient de la danse macabre. Erasme à un bout de la ronde. Frick & Frack à la fin. Trois petits tours et puis s'en vont. Enfin, pas tout à fait. Une exposition comme «Basel Short Stories» donne plutôt l'envie de revenir.

Pratique 

«Basel Short Stories. Kunstmuseum, Neubau, 20, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 21 mai. Tél. 061 206 62 62, site www.kuntmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Kunstmuseum, Bâle 2018): Le combat de centaures d'Arnold Böcklin. Une vision antique selon Nietzsche?

Prochaine chronique le vendredi 2 mars. Sheila Hicks au Centre Pompidou.

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