Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum neuf tient la route. Visite après l'événement

Crédits: Keystone

Le Kunstmuseum de Bâle «nouvelle version» a ouvert ses portes le 17 avril 2016. Autant dire il y a six semaines. Sans moi. On ne peut pas être partout, surtout en même temps. La visite de presse s'est révélée cordiale, aux dires des intéressés. Ce fut ensuite le délire. Vingt mille personnes (oui, 20.000!) ont tenté d'accéder au nouveau bâtiment les 19 et 20 avril. La ruée sur l'art, et non plus vers l'or. Je me demande un peu ce que ces gens ont vu, d'autant plus que le musée offre en ce moment quatre expositions temporaires en plus des collections permanentes. 

C'est donc tranquillement que j'ai visité l'institution il y a quelques jours. La folie des débuts est terminée. Rien de plus simple que d'accéder au Kunstmuseum, par l'ancienne entrée ou celle de l'annexe dessinée par Emanuel Christ et Christoph Gantenbein, les lauréats du concours. Notons au passage que l'ancien Kunstmuseum, celui de 1936, avait comme architectes l'Allemand Paul Bonatz et le Bâlois Rudolf Christ. Un grand-père ou un grand oncle d'Emanuel. Pas étonnant dans ces conditions qu'on puisse parler de filiation. L'actuel édifice répond parfaitement au mammouth de pierre édifié avant la guerre sur le Sankt Alban Graben. Une bonne chose à notre époque, où les «gestes architecturaux» se veulent trop souvent en rupture.

Une affaire réglée en moins de dix ans 

Je vous ai souvent raconté la genèse de l'«Erweiterung» du musée. Bâle, qui possède la plus ancienne collection municipale du monde (elle remonte à 1661) pensait avoir réglé ses problèmes de place en 1936. Il n'en était rien. Mécène officielle de la cité rhénane, Maja Oeri (une héritière Hoffmann) avait déjà acheté l'édifice contigu afin de loger des bureaux et la bibliothèque. Mais le fonds s'accroissait, comme les demandes en expositions temporaires de prestige (Van Gogh ou le jeune Renoir, ces dernières années). Il fallait chaque fois décrocher le second étage, voué à la peinture moderne, de Picasso à Rothko. L'art actuel s'était pourtant vu évacué depuis belle lurette. En 1980 avait été inauguré le Museum für Gegenwartskunst, financé par Maja Sacher (la veuve d'Emanuel Hoffmann) dans un ancien moulin au bord du Rhin. Ce fut d'ailleurs le premier musée d'art contemporain d'Europe. 

Que faire? Mais acquérir une nouvelle parcelle afin de construire! Juste en face du Kunstmuseum se trouvait une verrue des années 1950, au bout d'une rue de la vieille ville. Maja Oeri était prête à sortir de nouveau son carnet de chèque. Elle a payé la moité de l'opération (soit environ 70 millions). Ici, pas de problèmes d'ego. La dame ne formulait aucune exigence. Aucun barrage des défenseurs du patrimoine non plus. L'idée est née il y a moins de dix ans. Fin 2013, la verrue tombait sous la pioche. Christ (36 ans) et Gantenbein (35 ans) savent travailler dans un budget en tenant compte d'un délai, même si leur futur agrandissement du Musée national Suisse de Zurich me laisse pour le moins perplexe. Bâle a même pris soin de trouver dès 2015 un successeur au directeur du musée Bernhard Menges Bürgi, qui partira à la retraite fin 2016. C'est l'Alémanique Josef Helfenstein (1).

Un résultat impressionnant 

Tout était donc prêt début avril 2016, après une fermeture totale du Kunstmuseum pendant un an. Il fallait non seulement redéployer les collections, mais créer un passage souterrain reliant les deux bâtiments, en supprimant tout de même quelques salles du rez-de-chaussée afin d'installer un escalier et la librairie. Ouvert sur la ville, le restaurant m'a pas bougé, lui, d'un iota. 

Soyons justes. Le résultat impressionne. Un peu massif peut-être, avec sa pierre grise recouvrant une coque asymétrique de béton, aux rares ouvertures. Mais tout respire ici la simplicité et le sens pratique, à commencer par l'escalier central. Le lieu est conçu comme un écrin. Il se met au service des œuvres du musée, au premier étage. Des pièces monumentales des années 1960 et 1970. Bâle faisait alors figure de pionnier en achetant Josef Beuys (présenté au Gegenwartskunst Museum), Franz Kline, Morris Louis, Cy Twombly ou Andy Warhol. Ce fut même le premier au monde à se porter acquéreur d'un Barnett Newman en 1959. La chose lui a valu l'indéfectible reconnaissance du peintre, puis de sa veuve et enfin de la fondation portant leur nom. Celle-ci vient de donner un grand nombre d'aquarelles des années 1940 au Kunstmuseum (2).

Un étage pour les expositions

Moins haut de plafond, le second étage de l'extension se veut plus neutre. Des expositions temporaires y seront présentées sous un éclairage zénithal. La première d'entre elles catalogue bien les possibilités, puisqu'elle se révèle tridimensionnelle. «Sculpture on the Move» propose un panorama des années 1945 à 2015. A Giacometti et Brancusi succèdent donc Picasso, Eva Hesse, Bruce Nauman, Mario Merz ou Richard Serra, un très (trop?) fort accent se voyant mis sur les avant-garde. Rien de figuratif après 1960. Le parcours s'arrête ici vers 1980. La suite se trouve, avec logique, au Museum für Gegenwartskunst, où se trouvent des choses faisant parfois tomber les chaussettes. De la sculpture, ça? Il en était allé de même, en 2002, quand l'institution avait proposé l'exposition jumelle «Painting on the Move». 

Il y a dans l'«Erweiterung» des pièces sculpturales importantes. Sobre et efficace, leur mise en scène convainc. Les lieux se prêtent visiblement à autre chose que d'aligner des tableaux. Bâle a autant que possible puisé dans son fonds, dont il faut justifier la richesse. Mais il possède des Tinguely ou des Moore plein ses caves. Je me suis du coup demandé pourquoi la pièce du Zurichois Max Bill, par ailleurs lourde et encombrante, venait de Beaubourg... 

(1) Bâle a profité de la pause pour faire tourner ses tableaux modernes. Ceux-ci ont notamment fait un tabac au Prado de Madrid.
(2) Le Kunstmuseum propose dans ses salles graphiques de l'ancien bâtiment une exposition Barnett Newmann. Elle dure jusqu'au 7 août. J'y reviendrai.

Pratique

Kunstmuseum, 16 et 20 Sankt Alban Graben, Bâle. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h, le jeudi jusqu’à 20h. L'exposition «Sculpture on the Move» dure jusqu'au 18 septembre.

Photo (Keystone): Emanuel Christ et Christoph Gantenbein avec la maquette du musée. Deux trentenaires. Voilà qui nous change des architectes stars qui ont souvent l'air de sortir d'un asile de vieillards.

Ce texte est accompagné d'un autre sur le Kunsmuseum de Bâle. Il se trouve juste en dessous dans la file.

Prochaine chronique le mercredi 8 juin. Une nouvelle figure au MEG genevois. Qui est Carine Ayélé Durand?

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