Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum fait une petite place au Bâlois Samuel Buri

Crédits: Keystone

C'était la bonne réaction. Le Kunstmuseum de Bâle a reçu cette année le «Zur Burgunderbeute», autrement dit «A propos du butin de Bourgogne», de Samuel Buri. Il s'agissait en plus d'un cadeau de l'artiste, aujourd'hui âgé de 83 ans. Le musée a décidé d'en faire la base d'une exposition. Oh, d'une petite! Vous chercheriez en vain un oriflamme sur la façade du Sankt Alban-Graben ou une affiche placardée. La chose n'en existe pas moins, et elle se voit annoncée sur le site. On sait que le Kunstmuseum bourgeonne. Il y a au moins cinq manifestations proposées là en même temps, ce qui lui donne un petit côté Metropolitan Museum. L'institution tente de se positionner sur le plan européen en profitant de l'interminable chantier du Kunsthaus de Zurich. 

Européen ne signifie pas abandonner le local. C'est là l'un des messages de cette exposition bien faite, qui dispose pour cela d'un espace idoine. Après son agrandissement, le musée a réservé une partie du rez-de-chaussée à la création bâloise. L'emplacement n'est pas aussi prestigieux que les premier et second étages du Hauptbau, bien sûr. Mais il se situe à côté de la librairie, qui a pris de l'importance. Et surtout d'un grand café-restaurant, qui déborde en ce moment sur la cour en offrant une terrasse. Il y a cinq salles. De quoi couvrir, avec des tournes dans les œuvres, la création bâloise au XXe siècle. Il s'est en effet passé beaucoup de choses ici, du réalisme magique de Niklaus Stoecklin au mouvement Rot/Blau. Il n'y a que le pauvre Mark Tobey pour être resté (mal) assis entre deux chaises. L'Américain n'a pas été jugé assez important pour copiner avec Rothko ou Pollock dans le Neubau. Mais pas assez bâlois non plus, même s'il a longuement vécu ici à la fin de sa vie. Il est d'ailleurs mort à Bâle en 1976.

Abstrait dans les années 1950 

L'exposition estivale racontant l'arrivée des Picasso à Bâle (je vous en ai parlé) a donc été décrochée afin de faire place à Buri. Un nom répandu en Suisse. Il y a bien sûr le photographe René Burri, dont le fonds est déposé à l'Elysée, mais il y a deux «r» comme pour l'Alberto Burri italien. Le nôtre, Samuel donc, porte le même nom que le peintre Max Buri (1868-1915), avec lequel il ne semble pas entretenir de liens de parenté. Il s'agit d'un Bernois, né près du lac de Bienne en 1935. En 1948, sa famille émigre à Bâle où le père, théologien, a été nommé pasteur. Samuel se montre précoce. En 1952 et 1953, il expose déjà à la Weihnachtsausstellung, un type de manifestation alémanique réunissant les artistes d'une ville donnée. Il devient alors l'élève de Martin Christ (1900-1979), à qui le Kunstmuseum dédie une salle de l'actuelle exposition. L'occasion de ressortir des limbes, autrement dit des caves, un artiste plutôt démodé. 

Buri reste l'un des abstraits suisses importants des années 1950. Ceux-ci se situent dans une mouvance internationale. L'Américain Sam Francis a été très lié dès 1954 à Berne, où E W. Kornfeld l'a souvent exposé. Le Kunstmuseum de Berne a pu consacrer en 2006 une exposition le montrant au milieu d'artistes helvétiques de ses amis. Il y avait notamment le Bernois Franz Fédier (1922-2006) et le Grison Lenz Klotz (1925-2017), qui se retrouvent aujourd'hui aux cimaises de Bâle. Buri faisait alors figure de benjamin. Mais c'est déjà de la bonne peinture, tôt reconnue comme telle par les institutions. L'énorme triptyque «Sommer» (l'été) de 1958 a été acquis par le Kunstmuseum avec l'aide du Fonds Schiess en 1959. Et Buri bénéficiait alors de nombreuses commandes venues du milieu immobilier. On décorait encore de fresques les maisons à cette époque.

Période parisienne

Le butin bourguignon se révèle donc légèrement postérieur. Cette vaste toile carrée de 1963 précède immédiatement le passage de l'artiste à la figuration. C'est comme ça. Il faut bien l'admettre. Un créateur de va pas forcément dans le sens contraire figuration-abstraction. Les années 60 ont formé le moment pop de Buri, qui passera ensuite à une sorte d'impressionnisme revisité, modernisé et surtout coloré. Il y aura eu entre la césure de Mai 68, qui a enflammé le peintre. Il faut dire que, marié à une Française, ce dernier a vécu une vingtaine d'années à Paris avant de revenir au pays, marié cette fois à une Bâloise. On sent chez lui dans les années 80 une sorte de retour au calme, même si la ville rhénane n'a vraiment rien d'une province. 

Curatée par Claudia Blank, l'exposition s'arrête en 1967. Il faut dire qu'elle ne comprend qu'une demi douzaine de grands Buri appartenant au musée, le reste étant voué à Christ, Fédier ou Klotz. Une salle se devait de maintenir Rot/Blau en place. Cet expressionnisme des années 1920, proche de Kirchner qui vivait alors alors à Davos, peut d'autant moins se voir passé sous silence qu'il s'agit d'art art hurlant. Si Paul Carmenisch est parti, il y a donc aux murs Hermann Scherer, Albert Müller ou le méconnu Max Sulzbacher. Niklaus Stöcklin, que l'on a beaucoup vu ici et de plus en plus souvent ailleurs, a en revanche provisoirement disparu. Il est bon qu'un musée, même agrandi en 2017, procède à de telles rotations. Ce sont en plus ces dernières qui encouragent le public à revenir.

Pratique 

«Fokus Samuel Buri», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 11 novembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Keystone): Samuel Buri il y a quelques années.

Prochaine chronique le mercredi 5 septembre. Le Vatican crée l'événement à la Biennale d'architecture de Venise.

 

 

 

 

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