Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler tourne autour de Malévich avec "0/10"

Il y a des moments où le temps s'accélère. C'est le cas en Russie, au début du XXe siècle. En 1905, une première journée révolutionnaire se voit durement réprimée par le tsar Nicolas II. A ce moment, la peinture nationale n'offre encore rien de décoiffant. Tout se compte encore en années. 

Dix ans plus tard, alors que la Première Guerre mondiale sévit presque partout en Europe, le comptage peut s'effectuer en mois. Quand «0/10, la dernière exposition futuriste» s'ouvre en décembre 1915 à Petrograd (1), le régime impérial chancelle. Les artistes semblent si pressés d'aller vers de nouvelles avant-gardes que leurs dernières œuvres présentées à «0/10» se sont déjà éloignées de leur production antérieure de quelques semaines. Certains des 14 participants improvisent encore au moment du vernissage, comme Vladimir Tatline.

Une évocation plus qu'une reconstitution

Cette présentation mythique, qui attira 5000 visiteurs à peine en 1915-1916, fait aujourd'hui l'objet d'une exposition-dossier à la Fondation Beyeler de Bâle. Parler de reconstitution semblerait abusif. Sur les 150 toiles (il y avait peu de sculptures) montrées alors, 50 à peine semblent encore exister. Les autres ont été détruites, ou restent à retrouver. Les catalogues de l'époque n'étaient pas aussi précis qu'aujourd'hui. Il y a aussi eu les pertes dues à l'ère soviétique. Nombre d’œuvres accrochées à Bâle proviennent de musées russes pour le moins périphériques. Ils servaient de cachettes. Seul le «réalisme socialiste» restait admis par le régime à partir des années 1930. Le constructivisme passait alors pour dégénéré, comme l'abstraction en Allemagne sous Hitler. 

Sept hommes et sept femmes étaient présents à «0/10». Une parité insolite à l'époque. Les avant-gardes italiennes ou françaises demeuraient strictement masculine à l'exception de Sonia Delaunay, comme par hasard d'origine russe. Certaines participantes sont devenues célèbres. Citons Lioubov Popova ou Olga Rozanowa, dont les amateurs d'art s'arrachent aujourd'hui les toiles disponibles à coup de millions. D'autres sont moins connues, à l'instar de Nadedja Oudaltsova. Quelques unes ne sont enfin plus que des noms. Leurs création ont entièrement disparu.

Focalisation sur Malévich 

Certains participants se retrouvent du coup mieux représentés que d'autres dans cette exposition, qui a demandé à son commissaire américain Matthew Drutt des années de travail. Un ou deux sont présents avec des pièces provenant de toute évidence de «0/10». D'autres avec des réalisations équivalentes, conçues à la même époque. Le Tatline de 1915 est surtout là en photos d'époque. Les plus obscurs exposants doivent enfin se contenter d'un article de journal, écrit en cyrillique. Il ne subsiste plus rien d'autre. Mais il ne faut pas oublier que, dans la fièvre du moment, les choses semblaient éphémères, et donc périssables.

Quelques noms dominent la mêlée. Ce sont ceux d'Ivan Klioune ou de cet Ivan Puni, qui deviendra Jean Pougny en France. Lors de leur précoce émigration, ce dernier et sa femme Xénia Bogoulavsaïa réussirent à emporter nombre de pièces (2). Une focalisation se voit bien sûr opérée sur Tatline, dont il y a tout de même quelques anti-reliefs muraux des années 15-16, et sur Kazimir Malévich. Malévich constitue aujourd'hui une superstar. C'en est au point que sur certaines affiches, le titre incertain de l'exposition de la Fondation Beyeler tourne parfois autour de son nom.

Le "Carré noir" 

Il faut dire que l'artiste, très présent à «0/10», avait alors des longueurs d'avance. Tandis que ses confrères, transformés en comparses, en restaient à un cubo-futurisme de bon aloi, Malévich s'était déjà lancé dans le suprématisme. Une abstraction dure autour de quelques formes élémentaires: carré, cercle, croix. Dans un coin, accroché en hauteur, il y avait la première version de son «Carré noir». Son emplacement avait choqué en 1915. Le tableau avait pris le poste traditionnel de l'icône. C'était en fait de la prémonition. Le «Carré noir» constitue aujourd'hui une icône de l'art moderne. Trop fragile pour se voir déplacé (il est dans un état épouvantable), ce carré se voit représenté à Bâle par sa troisième version, remontant à la fin des années 20. 

Très historique, très intellectuelle aussi, l'exposition frappe sans forcément séduire. Ce que produisaient alors les membres de «0/10» ne visait pas à charmer. Il s'agissait pour eux de radicaliser l'art. Ils le mettront bientôt au service d'une révolution bolchevique qui finira par les broyer. C'est pourquoi la Fondation Beyeler propose une autre exposition, dans laquelle «0/10» vient se placer en sandwich. «Black Sun» illustre l'influence d'une telle radicalité sur les artistes modernes, puis contemporains. Trente-six plasticiens sont présents. Tout part de Kandinsky pour aboutir aux actuels Jenny Holzer, Wade Guyton ou Olafur Eliasson.

Nouvelles acquisitions 

Ce parcours dans le minimalisme (quoique Kandinsky...) se révèle particulièrement réussi. Il y a à la fois là des pièces fortes (même le Damian Hirst, avec ses milliers de mouches mortes collées entraîne l’adhésion) et des œuvres magnifiques. Une salle entière se voit dédiée à Mark Rothko. Une artiste rare comme Agnes Martin est représentée par des toiles majeures. La Fondation peut enfin montrer ici ses dernières acquisitions. Si les deux marquises lumineuses de Philippe Parreno me laissent perplexe, il y a là quatre diptyques et une sculpture de verre signés Gerhard Richter. On imagine la facture. La simplicité minimale se révèle souvent hors de prix... 

(1) Le nom trop germanique de Saint-Pétersbourg avait été changé en Petrograd fin 1914.
(2) Ivan Puni a fait en 2003 l'objet d'une remarquable rétrospective au Museum Tinguely de Bâle.

Pratique

«A la recherche de 0/10, la dernière exposition futuriste», «Black Sun», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, jusqu'au 10 janvier 2016. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (DR): La célèbre image de l'exposition à Petrograd en 1915. Le "Carré noir" se trouve dans l'angle, en haut.

Prochaine chronique le vendredi 23 octobre. Livre. les Italiens de la Renaissance aimaient la peinture facétieuse.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."