Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler se penche sur Dubuffet

Crédits: Keystone

Il est ici chez lui. Jean Dubuffet (1901-1985) fut l'un des artistes de la Galerie Beyeler, à la Bäumleingasse. Le marchand l'avait connu par l'intermédiaire de son «œil» Jean Planque. Miracle! Ils étaient parvenus à ne pas se brouiller. Les relations avec le peintre se révélaient souvent houleuses. Son parcours reste émaillé de disputes spectaculaires, finissant parfois (mais parfois seulement) par des réconciliations. Beyeler a ainsi vendu 750 de ses œuvres au fil des décennies. Il en a gardé quelques-unes pour lui. Elles se trouvent aujourd'hui dans les collections de la Fondation, complétées par un don récent de Micheline Renard. 

Autant dire qu'une rétrospective s'imposait, il lui fallait juste un angle. Celle aujourd'hui proposée sous la direction de Raphaël Bouvier, l'homme à tout bien faire du musée (mais quand dort-il?) s'intitule «Jean Dubuffet, Métamorphoses du paysage». Pour l'artiste, dont la création a beaucoup évolué entre 1942 et son décès, il s'agissait là d'une notion complexe. Tout est susceptible pour lui de devenir paysage, comme le rappelle Bouvier dans la préface de son catalogue. «En terme de sujet pictural, l'approche de Dubuffet est entièrement nouvelle.» L'horizontalité ayant cédé le pas à la verticalité, en bousculant les lois de la perspective, la nature prend chez lui un aspect «géologique ou archéologique». Autant dire qu'elle acquiert encore plus de profondeur.

Revenu sur le tard à la peinture 

Dubuffet n'a pas toujours peint. Il existe une première période entre 1918 et 1924, dont on ne sait rien. Puis une autre de 1933 à 1937. Il en subsiste des choses, que l'on ne montre pas. Ce n'est pas comme pour son contemporain Jean Fautrier (1898-1964), dont il se rapproche parfois. Fautrier, qui a aussi posé le pinceau par nécessité économique entre 1933 et 1937, laisse ainsi un premier lot d’œuvres figuratives d'un rare intérêt, aujourd'hui bien mis en valeur dans les musées. 

Fils d'un négociant en vins, le Havrais Jean Dubuffet a repris l'entreprise familiale, puis fondé la sienne à Paris. Il la maintiendra à flots jusqu'en 1942. Là, il décide de se mettre exclusivement à la peinture, après avoir mis son commerce en gérance. Il a trouvé sa voie. On peut dire qu'il s'agit d'un primitivisme. Comme Picasso avant lui, Dubuffet a «désappris». Il a rejeté du même coup l'art classique. On sait qu'il se fera l'apôtre des artistes bruts: enfants, malades, fous, solitaires. Lausanne lui est ainsi redevable d'un superbe musée (une contradiction...) après une rupture de pourparlers entre Dubuffet et d'autres villes au début des années 1970.

Une force iconoclaste 

L'exposition actuelle part donc de la guerre, avec des toiles rares, dont «Gardes du corps» de 1943, qu'on a jusqu'à tout récemment considéré comme perdu. Il y a là une constante invention, une force et un iconoclasme étonnants. Je pense aux portraits, qui pourraient apparaître comme des charges. Il y a ici ceux de Francis Ponge ou d'Henri Michaux. Suivent les paysages proprement dits. La matière devient toujours plus épaisse. Elle évoque la terre. Dubuffet la sculpte au pinceau. Il incise à la spatule ses personnages. Nous sommes proches du bas-relief. La couleur se fait du reste ici discrète au point de frôler l'absence. 

La suite est devenue très populaire, des collages de morceaux de tableaux sur d'autre toiles à «L'Hourloupe». Dubuffet conçoit également pour l'extérieur des sculptures monumentales blanches, qui semblent zébrées de traits au stylo rouge, bleu ou noir. Des choses indéplaçables, bien sûr. Grâce à des sponsors, la Fondation Beyeler a tout de même pu importer le gigantesque «Coucou Bazar» de 1971-73. Il s'agit d'un dispositif scénique rigide pouvant se voir animé par des acteurs. Il y a eu une démonstration après la conférence de presse. De véritables représentations sont prévues dans la plus grande des salles.

Répartition équitable 

Tous les goûts sont dans la nature (et par conséquent dans le paysage). Il me semble ainsi que dès le milieu des années 1950, l’œuvre de Dubuffet perd de sa puissance après une décennie éblouissante. L'homme me paraît s'égarer dans le ludique, le décoratif et la commande publique, même si cette dernière se termine souvent avec des éclats de sa part, voire des procès. L'actuelle rétrospective joue pourtant la carte de la pondération. Chaque période se voit représentées équitablement. 

Comme toujours à la Fondation, l'action se passe sur des murs trop blancs, presque cliniques, avec un accrochage parcimonieux. Il y a davantage de cimaises que de peintures (ou de sculptures). Dubuffet s'en retrouve aseptisé. Il s'agit néanmoins d'une belle présentation, finalement rare. Les hommages au maître ne sont pas si fréquents. Ni si abondants. Une très grande partie des salles ont été vidées pour l'occasion. L'éternel problème. Lieu d'expositions, la Fondation Beyeler sacrifie un peu ses magnifiques collections.

Pratique 

«Jean Dubuffet, Métamorphoses du paysage», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 8 mai. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, catalogue en allemand et en anglais. 

Photo (Keystone): Un accrochage un peu parcimonieux sur des murs très blancs.

Ce texte est suivi par un autre sur les comptes de la Fondation Beyeler.

Prochaine chronique le samedi 6 février. Sotheby's va disperser à Londres les biens de la légendaire Deborah, duchesse de Devonshire. Je vous raconte le personnage.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."