Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler raconte l'aventure de "Der blaue Reiter". Somptueux!

Crédits: Guggenheim Museum, New York, 2016

Attention, icônes! Vous connaissez la plupart des tableaux présentés depuis quelques jours par la Fondation Beyeler de Bâle-Riehen. Mais en photos. Pour découvrir les originaux de Franz Marc, Wassili Kandinsky ou August Macke, proposés sous le titre de «Kandinsky, Marc & der blaue Reiter», il faut normalement aller à Munich, Moscou, Hanovre et surtout au Guggenheim Museum de New York. Il vous serait surtout nécessaire d'avoir le sésame permettant d'accéder à certaines grandes collections privées internationales. Or tout le monde ne dispose pas, et de loin, du carnet d'adresses hérité d'Ernst Beyeler! 

Il y avait, semble-t-il, plus de trente ans que rien n'avait été fait en Suisse sur le sujet. Un thème pourtant bien connu. Des artistes allemands, ou venus de Russie, se regroupent à Munich vers 1910. La ville se montre alors plutôt libérale. Ces novateurs fondent une association qui va surtout publier un almanach. Le nom choisi peut étonner. Pourquoi un cavalier bleu? Mais pourquoi pas, aussi? Le terme semble s'être imposé. Il servira à la fois pour la publication, dont la première livraison se fera en mai 1912, et les expositions du groupe. Présentations itinérantes. Commencée en Allemagne, «Die erste Austellung» ira en 1913 à Budapest, avant de sillonner la Scandinavie début 1914. Il y aura du coup une seconde sélection. En mars 14 paraît le deuxième almanach, qui restera le dernier. La guerre éclate le 1er août, et les amis se dispersent.

Des Allemands et des  Russes 

Qui étaient les tenants de «Der blaue Reiter»? Tout d'abord deux couples de peintres. Wassili Kandinsky vivait alors avec Gabriele Münter. Alexej von Jawlensky avec Marianne von Werefkin. Il y avait aussi un Munichois pur jus, Franz Marc, et un Rhénan émigré, August Macke. Leur association a parfois vécu en communauté. De fait comme d'esprit. Un esprit large. La chose explique que l'almanach, aujourd'hui considéré comme le point de départ d'un art moderne réfléchi, ait comporté des œuvres d'art populaire. Des créations orientales. De la sculpture africaine. Il anticipait d'un certain côté la revue «Minotaure» des surréalistes.

Les artistes impliqués se voulaient aussi de leur temps. Leur forme d'expressionnisme, très éloignée de ce qui se faisait en même temps à Dresde puis à Berlin, se situe parmi des courants internationaux. Les gens de «Der blaue Reiter» avaient vu la production cubiste française grâce à Robert Delaunay. Ils avaient eu vent du futurisme italien. Leurs attaches russes pouvaient les rapprocher des avant-gardes moscovites. Le «mix» se révèle pourtant très personnel. Franz Marc retient à la fois les dynamiques italiennes et les stylisations cubistes. Quand à Kandinsky, il va bientôt tout envoyer promener pour créer l'une des premières peintures abstraites. Dès 1912-1913, le spectateur ne peut plus se raccrocher à rien, avec lui. C'est plus frappant, bien sûr, quand la toile devient monumentale, comme la «Composition VIII» venue de la Galerie Tretiakov.

Un mouvement intrrompu en plein vol 

«Der blaue Reiter», opération de prestige de la Fondation Beyeler menée par Ulf Küster, reste cependant l'histoire d'un mouvement interrompu en plein vol. Marianne von Werefkin, Alexej von Jawlesnsky, comme Kandinsky et Gabriele Münter à un certain moment, vont se retrouver en Suisse. Hors du conflit. Macke sera tué le second mois de la guerre, en septembre 1914. Franz Marc disparaîtra du côté de Verdun, en 1916. Il n'y aura donc pas de suite, comme pour les Berlinois d'adoption Max Beckmann ou Ernst Ludwig Kirchner (1). Lorsque Kandinsky reviendra en Allemagne, au début des années 1920, ce sera un homme différent. Il y enseignera au Bauhaus. 

C'est donc une courte histoire que raconte la Fondation Beyeler avec des toiles extraordinaires qu'on ne s'attendait pas à voir voyager, comme la vache et le taureau de Marc (un peintre passionné par la force vitale animale). Les prémices se situent en 1908 à Murnau, près de Munich. En 1911, le mouvement se cristallise. A l'été 1914, tout est consommé. Il y a là l'intensité des temps comptés, même si les protagonistes ne s'en rendaient pas compte. «Der blaue Reiter» tient de l'explosion. Esthétique plus que théorique, même si Kandinsky a énormément écrit dans le genre peu clair. Picturale davantage que sociale. Il n'y a pas ici l'idée de révolutionner le monde entier, comme au même moment chez les futuristes.

Présentation glaciale 

La présentation bâloise reste sobre. Tout commence bien, avec une salle introductive projetant sur les murs trois historiques conçus sous forme de dessins animés. La suite se révèle plus classique. Des tableaux sur des murs blancs, éclairés par la lumière naturelle. Comme toujours à la Fondation, les toiles se trouvent loin les unes des autres. Il y a beaucoup de murs pour peu de tableaux, au risque de la froideur, sauf dans la chambre consacrée à l'almanach lui-même. Cette pièce grise se voit organisée comme un cabinet de curiosités. Le visiteur a autrement l'impression d'une exposition congelée. Les peintures semblent du coup moins colorées qu'elles ne le sont en réalité. 

Reste que leur réunion est exceptionnelle, surtout pour Marc et Kandinsky. Les autres, à part peut-être August Macke, font un peu de la figuration. Un seul Marianne von Werefkin, c'est quand même bien peu. Il semble permis de le regretter. Cette rétrospective majeure offre par ailleurs bien des satisfactions. Beaucoup de dièses pour un seul bémol. Le compte est bon. 

(1) Il faut aussi penser que le futurisme comme le surréalisme ont concerné deux générations.

Pratique

«Kandinsky, Marc & Der blaue Reiter», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen-Bâle, jusqu'au 22 janvier 2017. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h. Prochaine exposition, dès le 22 janvier 2017, Claude Monet.

Photo (Museum Guggenhein, New York, 2016): La célèbre vache jaune de Franz Marc a fait le voyage de New York, tout comme le taureau blanc.

Prochaine chronique le vendredi 9 septembre. Pourquoi autant de textes abscons pour parler d'art, surtout contemporain?

 

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